1946 : Sologne, une terre qui meurt

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Je l’ai revue hier, mais si peu et si mal. Pourtant, le train n’allait pas vite. Il s’arrêtait à toutes les gares, gentiment, et j’avais l’impression que c’était pour m’inviter à descendre et à demeurer : La Ferté-Saint-Aubin,Vouzon, La Motte-Beuvron, Nouan-le-Fuzelier, Salbris, Theillay…
Et derrière ces noms écrits sur les plaques et qu’un employé criait sur le quai comme un vendeur offrant sa marchandise, d’autres noms se levaient en ma mémoire : Pierrefitte, Soues-me, Brinon, Sainte-Montaine, Clémont, Aubigny, Presly, Neuvy, Nançay…
Descendre, et rester en Sologne : j’aurais pu, oui, j’aurais pu…

La chasse est ouverte : avant la guerre, ils auraient été des tas à traîner par la plaine avec des fusils riches, des chiens racés et des gardes obséquieux. Maintenant, on en voit plus que quelques-uns. Je ne sais pas s’il faut le déplorer.
On m’a dit :
– Du petit gibier, il n’en reste plus guère : le cinquième de ce qu’il y avait en 39, à peu près. Et encore, il a doublé depuis l’an dernier ! Mais du cerf et du sanglier, ça, il y en a ! Et des renards, et des putois…
Bien sûr, cela s’explique. Le cerf, le sanglier sont de grosses bêtes qu’on ne peut tuer sans fusil. Or il n’y en avait plus, de fusil. Ceux qu’on avait pu éviter de livrer aux autorités étaient cachés sur les poutres des greniers à foin, dissimulés sous les tas de paille ou enterrés dans le fond des jardins… et on les réservait, avec la provision de cartouches à chevrotines, pour une autre chasse !
Pour les perdreaux, les faisans, les lapins et les lièvres, c’est bien différent. Les Boches, les fauves, les oiseaux de proie et les braconniers concourent à leur destruction.
Les Frisés aimaient la chasse et pour eux il n’en était pas de gardée.
Les fauves et les oiseaux de proie que ne menaçait plus le plomb des gardes se sont multipliés : renards, putois, fouines, éperviers, buses et bondrées connurent des années tranquilles, eurent des amours sans trouble et s’en donnèrent à cœur joie.

Et pour le reste, les gars de Sologne n’avaient pas besoin de fusils. Cette maladie du braconnage qu’ils portent en leur sens, dès leur naissance, les difficultés de la vie et les restrictions imposées l’avaient exaspérée. Bûcherons, charretiers ou maquisards, ils ont su exploiter à fond cette source de ravitaillement placée à leur portée.
Bah ! Il en reste assez, des lapins. Il en reste trop pour les cultures et pour les bois. Pourvu qu’on ne les laisse point repeupler !
Moi aussi, je sais fureter au clair de lune, faire les grillages et tendre les collets. Et je porte aussi, en un sang solognot, pur de tout mélange, cette maladie de mon pays qui a remplacé les fièvres de jadis. Mais ce n’était pas elle qui me donnait, si forte, l’envie de descendre du train et de rester en Sologne. Un autre appel montait vers moi des pays traversés.
J’aurais simplement voulu renouer connaissance et, pour cela, suivre la route étroite et plate, la petite route vicinale pleine de cailloux roulants et resserrée entre ses accotements où poussent les genêts, errer dans les bruyères et dans les pelures, traverser les pâtis, ausculter le tronc creux d’un trognard au bord de la rivière, me mettre à quatre pattes pour boire l’eau fraîche d’une source dans un pré, constater que les cimes des boulots n’ont rien perdu de leur souplesse et que le feuillage des trembles frissonne encore au moindre souffle, reconnaître la plainte des vannaux et le bêlement lugubre de la bécassine, retrouver dans le vent qui rebrousse les joncs d’un étang l’odeur des pins écorcés…
Je serais parti, les deux mains dans mes poches, au hasard, droit devant moi. J’aurais marché, marché très longtemps par les champs sans relief.

Ah ! Ça doit être bon de la retrouver, cette terre-là, sous ses semelles ! Elle est douce et fraîche sous le pied… Gamin, chaque année, je perdais mes sabots à la Saint-Jean et ne les retrouvais qu’à la Toussaint.
Au soir tombant, je me serais assis au revers d’un fossé ou au pied d’un genièvre. J’aurais soufflé un peu en regardant le couchant incendier la bruyère mauve. J’aurais vu la rentrée des faisans et la sortie des lapins, j’aurais écouté le rappel des perdreaux dans les raies des billons noyées d’ombre.
Ou bien, je me serais allongé à plat ventre sur un guéret frais, la face contre terre pour me saouler de son odeur. Et jusqu’à la nuit je n’aurais pas bougé.
À la grande nuit noire, la nuit heureuse de mon enfance que les histoires de ma grand-mère peuplaient de loups, de « birettes » et de serpents volants, je serais reparti. Alors, seulement, je serais entré dans les bois tout plein d’une vie mystérieuse. J’aurais pénétré dans le taillis serré par la coulée d’une sente sinueuse et j’aurais suivi jusqu’au bout ses détours imprévus. Sans bruit.

Puis, du taillis, je serais passé à la futée et de la futée à ce qu’on nomme, chez nous, la sapinière et qui n’est, en réalité, qu’une pineraie.
Hélas ! Il n’en reste guère, des futées d’autrefois ! Et les pineraies elles-mêmes peu à peu disparaissent comme sont disparus les « biaudes », les bonnets et les les vieilles coutumes.
Elles disparaissent, les pineraies. Sur des milliers d’hectares, les pins, abattus chaque année, depuis 1918, n’ont pas été remplacés. Des genêts, des fougères envahissent les vieilles coupes. Ailleurs, des rejets de bouleaux forment un maigre taillis sibérien.
Avant la guerre, les marchands de bois et les lapins se partageaient la responsabilité de ce crime. Les marchands de bois qui, pour faire une bonne affaire, achetaient la propriété entière, la terre et les bois, le dessus et le dessous. Ils coupaiten tout, rasaient à blanc et revendaient ensuite la propriété dénudée. Combien se sont enrichis par ce procédé de Vandales dans les années 20 à 25 ?

Quant au lapin, plaie dont mourait la Sologne, il rongeait les jeunes plants et empêchait le reboisement. Il paraît qu’il n’est plus gênant maintenant. Tant mieux. Mais on ne reboise guère quand même, car, au prix actuel de la main-d’œuvre, cela revient cher. Et puis, des genêts, des fougères, des bouleaux chétifs, n’est-ce pas suffisant pour abriter le gibier ?
Le pin, richesse de la Sologne et santé de ses habitants, n’intéresse pas la plupart des propriétaires. Ce qu’ils veulent, c’est une chasse. Et ils entendent bien s’offrir ce plaisir au moindre frais : tant pis si la France y perd et si la Sologne en crève !

Quatre-vingts communes situées au cœur de la France, quatre-vingts grandes communes – la superficie d’un département moyen – sont ainsi sacrifiées au plaisir de quelques riches.
Un terrain plat, léger, facile à cultiver : du sable arraché aux roches du Massif central et déposé sur l’argile de cette immense cuvette, aux premiers âges, par les eaux du grand fleuve préhistorique qui s’y étalèrent. Un sol de même nature et de même formation – à peu de choses près – que celui de la Suède…
On la dit pauvre, cette terre – et la Suède est riche ! Et, bien sûr, ce n’est pas une terre à blé. Mais l’asperge et la pomme de terre s’y plaisent, l’avoine y pousse bien et les trèfles. En de nombreux endroits, certaines espèces de pommiers et de poiriers donneraient de bons rendements. Partout la production laitière pourrait y être développée.
Et que sont devenus les troupeaux d’antan ? Les troupeaux de moutons solognots, contaminés par les lapins, furent anéantis, en moins de deux ans, par une terrible épizootie, et ne furent pas reconstitués pour laisser l’herbe au gibier. Et les dindons – ces énormes dindons que l’Angleterre nous achetait par milliers pour Christmas – furent allègrement sacrifiés au bénéfice exclusif des faisans. Des clauses spéciales existent dans de nombreux baux de fermage ou de métayage interdisant leur élevage.
Pauvre, la terre de Sologne ? Non, mais délaissée. Elle pourrait être riche et contribuer à la prospérité de la France : ce n’est qu’une question de privilèges à détruire, d’égoïsmes à vaincre, de routines à combattre et de prêts à accorder. Mais il faudrait d’abord une réforme agraire. La récente loi sur le statut du fermage, qui constitue un notable progrès, n’est pas encore suffisante.

Le train n’allait pas vite : trop vite cependant. J’ai à peine eu le temps de les reconnaître, ces champs sur lesquels j’ai tant peiné et sué, jadis, sous le grand soleil libre des moissons.
C’est pourtant celui-ci que j’ai défriché au printemps de 1916 : il y avait de l’ajonc aux racines profondes et dures qui chassaient mon soc et m’arrachaient parfois la charrue des mains. Mes quatre chevaux tiraient à plein collier et leur poil fumait comme les fontaines par les matins d’hiver.
Celui-là, je l’avais labouré à planches de six raies la dernière année. Des planches de six raies à courbure régulière, pas trop plates et pas trop endossées, pour que l’eau des pluies s’écoule facilement… C’est fini, ils sont passés, mes champs. Passés et déjà loin : on dirait qu’ils se sauvent parce que je les regarde. Ils m’en veulent peut-être encore de les avoir abandonnés ?

Quand on est jeune, on se figure des tas de choses : on rêve et l’on croit que c’est arrivé. Lorsqu’on est las de travailler sans espoir, de lutter sans cesse avec, au cœur, l’angoisse constante des lendemains sans progrès, on s’imagine qu’ailleurs ce sera mieux.
Ailleurs ? Où, ailleurs ? N’importe, on s’en va : on devient cantonnier, lampiste ou manœuvre non spécialisé. On s’en va en crachant sur la terre ingrate qui prend votre sueur, votre vie et ne rend rien.

C’est ainsi que meurent les fermes de Sologne les unes après les autres… On s’en va, pour apprendre le long des routes, ou dans les gares, ou dans les usines des noires banlieues, que la condition des humbles n’est point différente d’un lieu à l’autre. Elle est la même partout car il existe partout des hommes qui « mangent leur pain à la sueur du front de leur prochain ». Et l’on comprend – trop tard – que la terre de Sologne n’est pas tellement avare et que l’on pourrait vivre heureux en la cultivant si on ne lui demandait pas de nourrir deux hommes à la fois : celui qui la possède et ne la travaille point, celui qui la travaille et ne la possède point.

François Barberousse
Les Étoiles, Nouvelle série, 4e année, n° 74, mardi 8 octobre 1946