A passione, u catinacciu

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De lui, les fidèles, massés dans les ruelles de Sartène, ne verront que les yeux. Sous l’aube et la cagoule rouges, l’homme disparait tout entier. Peut-être entendront-ils le souffle pressé du pénitent, courbé sous le poids d’une croix de 35 kg. Mais c’est le bruit qui accompagne son chemin de croix, le bruit qui impressionne le plus, ce sont ces 14 kg de chaînes attachées à sa cheville droite qui entravent sa marche et qui raclent les pavés disjoints des rues moyenâgeuses. Ce bruit-là est glacial. Envoûtant. Il remonte du fond des âges. Envoûtant, il l’est comme ce rituel qui tient du mystère. Chaque année, la ferveur et la foi entourent le jour du Vendredi-Saint durant lequel un homme cagoulé, dont on ne sait rien – ni qui il est, ni d’où il vient – revit, pas à pas, le calvaire du Christ selon une tradition qui remonterait au treizième siècle.
L’anonymat de cet homme en souffrance attise les curiosités, le secret est une exigence qu’il est interdit de transgresser, seul le curé de Sartène connaît la raison qui a poussé cet homme à s’imposer ce chemin de douleur. S’agit-il d’une démarche expiatoire ou du geste d’une chrétienté qui ne peut s’exprimer que par la souffrance ? Ce vendredi-là, à chacun de prouver sa croyance, d’exprimer sa spiritualité.
Ne rien savoir du catinacciu ajoute encore à la symbolique et la ferveur pascale imprègne la petite ville de granit.

Il n’y a pas si longtemps, le catinacciu était, c’est la rumeur populaire qui l’affirme, un repris de justice auquel les gendarmes accordaient une sortie exceptionnelle, le jour du Vendredi-Saint. Vrai ou faux, la vérité importe peu et la légende s’est enkystée depuis longtemps. Quoi qu’il en soit, le porteur de croix, à l’image du Christ, avance, pas à pas, sur près de 2 km , pour expier ses fautes. La foule l’accompagne et le soutient dans son calvaire tandis que les membres de la Confrérie scandent « perdono mio, perdono pietà »…

Aujourd’hui, la procession attire des fidèles de la Corse toute entière ou d’ailleurs, mais aussi des curieux, sensibles à cette scénographie mystique.
Fut un temps où « l’enchaîné », u catinacciu, était insulté pour les fautes ou les violences qu’il avait commises. On dit même que l’on jetait des tessons de bouteilles pour blesser l’homme aux pieds nus…
L’atmosphère solennelle va durer jusqu’au bout de ce parcours séculaire, ponctué par 14 stations, jusqu’au retour à l’église Santa-Maria Assunta.

Longtemps, dans tout le pays, on s’interrogera sur ce pénitent anonyme qui, trois jours auparavant, a fait une retraite spirituelle avant de vivre le calvaire mouvementé du chemin de croix. Trois jours durant, il se sera recueilli au cœur d’une cellule du couvent Saints Côme et Damien. Son voisin immédiat, son jumeau, le pénitent blanc, Simon de Cyrène, demeurera à ses côtés et l’aidera, quand il fléchira, et quand, par trois fois, il tombera, Simon demeurera auprès de lui.

Parvenu à Santa-Maria Assunta, le pénitent sera libéré de ses chaînes avant de rejoindre, tard dans la nuit, le couvent des Saints Côme et Damien.
Après quoi, l’homme retournera à sa vie ordinaire. Impossible, sans doute, de sortir indemne de ce Golgotha, revu et corrigé, dans son impressionnante version insulaire, de pardon, d’humanité et de paix.

Jérôme Camilly