Albert Meyrac

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Un certain Anatole FRANCE critique littéraire au Journal « Le Temps » nous parle en 1890 d’Albert MEYRAC :

M. Albert Meyrac est journaliste; il dirige à Charleville le « Petit Ardennais ». C’est là, sur la Meuse, qu’après avoir lu les livres de M. Paul Sébillot touchant le folklore breton, il résolut de recueillir le premier les traditions, les coutumes et les légendes du département où la politique l’avait attaché. Il se mit à l’oeuvre ardemment, avec cette agilité d’esprit que développe la pratique du journalisme quotidien. Il alla dans les villages, interrogeant les anciens et les anciennes. Ce n’était pas assez. Il fit appel à toutes les bonnes volontés, et sa feuille porta cet appel dans toutes les localités du département. Les instituteurs surtout furent empressés à répondre. Leur secours lui fut sans doute très utile. Mais, en général, l’instituteur n’est pas l’homme qu’il faut pour recueillir les traditions populaires. Il manque de simplicité, il est enclin à embellir, à corriger. Quelque soin qu’il ait pris pour se défendre contre le zèle de ses collaborateurs, M. Albert Meyrac a admis dans son recueil plus d’un récit dont le style rappelle moins le paysan que le magister.

Dans telle et telle légende, l’arrangement est visible. C’est un inconvénient que les plus habiles collecteurs des traditions orales n’évitent pas toujours. Il n’est même pas si facile qu’on croit d’obtenir une copie fidèle d’un vieux texte. M. Amélineau en sait quelque chose. Étant allé chercher dans les couvents grecs de l’Égypte des documents sur l’histoire des solitaires de la Thébaïde et de Nitrie, ce savant y fit de belles et abondantes découvertes. Il trouva notamment dans un monastère un texte ancien et précieux qu’un jeune Copte se chargea de copier sans rien omettre. Ce Copte était très intelligent ; son travail terminé, il le remit à M. Amélineau:
– Maître, dit-il avec un sourire de satisfaction, vous serez content de mon oeuvre. J’ai fait mieux encore que je n’avais promis. J’ai corrigé dans le style tout ce qu’il y avait de rude et de vieux. J’ai remplacé, autant que je l’ai pu, les sentences antiques par d’autres plus ingénieuses. Vous croirez, en lisant ma copie, lire un livre nouveau.

M. Meyrac, qui a la première vertu du traditionniste, je veux dire la défiance, sait mieux que personne le danger des intermédiaires. Mais il en avait besoin. Sans collaborateurs son livre n’aurait pas été achevé en deux ans.

Nous pourrions l’attendre encore dix ou vingt bonnes années, et ce serait dommage, car, tel qu’il est, il est très utile et très intéressant. Je l’ai lu, pour ma part, avec le plus grand plaisir.
Ce vaste plateau, couvert de landes et de forêts, coupé de gorges profondes, où les dents rouillées des rochers percent le feuillage sombre, ces ossements nus de la terre, les « rièzes » de Rocroi, ces grandes eaux dormantes qu’ils appellent des « fagnes », toute l’Ardenne, enfin, disparaissait autrefois sous les taillis de cette immense et noire forêt, étendue de l’Escaut au Rhin. Sa nature a formé ses légendes; ses traditions sont des traditions sylvestres. On y voit passer des chasses fantômes; on y entend le « taïaut, taïaut », du piqueur diabolique. Diane y régnait avant saint Hubert. Cette Diane ardennaise n’avait pas la svelte majesté que l’art de la Grèce et de l’Italie sut donner à la soeur d’Apollon.

Elle était sauvage comme ses fidèles. Les dieux ont coutume de ressembler à ceux qui les adorent. Dans le village d’Eposium, aujourd’hui Carignan, son image se dressait énorme et monstrueuse. Elle était encore debout au temps des fils de Clotaire, quand un diacre lombard, nommé Vulfaï ou Valfroy, vint évangéliser la contrée.

C’était un homme d’une grande vertu. Ayant vu les gens d’Eposium suspendre des guirlandes au pied de l’image sacrée et danser des rondes en chantant des hymnes, il entra dans une grande colère. Ces hymnes surtout lui parurent abominables. On ne les connaît pas. Mais on peut croire qu’il les jugeait avec trop de passion. Quoi qu’il en soit, il s’éleva avec force contre le culte de la Vierge ardennaise. Il était éloquent. D’ailleurs, il y avait déjà beaucoup de chrétiens à Eposium; il décida une petite troupe d’hommes résolus à venir avec lui renverser l’idole. Ils la tirèrent à terre péniblement par des cordes, en faisant des prières. Elle s’écroula. Et, comme il était plein de foi, il connut que c’étaient les prières et non les cordes qui avaient opéré. Saint Valfroy se fit ermite après son apostolat et résolut de mener une vie singulière. À l’exemple de saint Siméon Stylite, il fit dresser une colonne sur laquelle il demeura pieds nus tout l’hiver, en sorte que ses ongles tombèrent plusieurs fois. Ainsi périt la Diane ardennaise. Saint Hubert devint après elle le patron de la forêt. Hubert était un chasseur infatigable. Comme il chassait le vendredi de la semaine sainte, il vit un grand cerf qui portait entre ses bois une croix d’or. La bête miraculeuse parla et lui dit :
– Hubert ! Hubert ! poursuivras-tu toujours les bêtes de la forêt. Et le plaisir de la chasse te fera-t-il oublier le soin de ton salut ?

Voilà le merveilleux tel qu’il est sorti de la forêt. L’étang, le marais ou « fagne », a produit les annequins et les lumerettes, qui, pareils à des feux follets, dansent la nuit devant les voyageurs égarés et les entraînent dans les joncs, où ils se noient. Les Ardennes ont aussi des fées. Ce sont des fées villageoises, qui filent la toile, font la galette et lavent le linge au bord de la rivière comme des paysannes. Il résulte des recherches de M. Albert Meyrac que la sorcellerie était fort pratiquée dans la contrée et qu’on y faisait beaucoup le sabbat. Les sorcières y allaient, selon l’usage général, sur un manche à balai ou changées en poules noires. Là, comme ailleurs, les sorciers n’avaient qu’à se frotter d’une certaine pommade en prononçant des paroles magiques pour se métamorphoser en chat ou en poule. M. Meyrac a noté les superstitions qui subsistent encore. Le paysan ardennais garde toujours son antique confiance à la « sagneuse » qui guérit par des signes de croix, et il n’est pas près de renoncer aux remèdes des rebouteux et des sorciers. Il n’a pas perdu tout souvenir des animaux fabuleux qui peuplaient l’Ardenne légendaire. Il lui souvient particulièrement du mahwot, qui est gros comme un veau et fait comme un lézard. Caché dans la Meuse, il n’en sort que pour annoncer les malheurs. On a vu le mahwot en 1870.

Je m’arrête à regret. J’aurais beaucoup à philosopher sur le livre de M. Albert Meyrac, s’il m’en restait le loisir. Mais la nature de ces causeries ne souffre pas qu’on épuise les sujets. Nous avons déjà beaucoup devisé de chansons rustiques et de contes populaires. À ceux qui nous le reprocheraient trop vivement, nous pourrions répondre par ces belles paroles d’un poète : « La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple est comme une plante déracinée… C’est dans le coeur du peuple que doivent se retremper sans cesse la poésie et l’art, pour rester verts et florissants. Là est leur fontaine de Jouvence. »

Ainsi parle M. Émile Blémont dans son esthétique de la tradition, petit livre fort éloquent et plein de philosophie. Et c’est bien parler. Surtout ne condamnons pas les contes bleus au nom de l’art classique. L’« Odyssée » d’Homère, nous l’avons vu, est faite de contes bleus.

Anatole FRANCE (1844-1924),
« La Vie Littéraire – Quatrième Série »1890