Arbres en péril

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Notre file des ramasseurs se compose d’une demi-douzaine de personnes et il en est de même sur deux ou trois autres bouts de terrain où l’on s’obstine à faire la récolte. Partout ailleurs, les pentes sont envahies par les bruyères, les ronces et les orties. Je n’ai pas connu ce temps où toutes étaient défrichées à partir de la mi-août. « C’était autre chose, avant-guerre, même si beaucoup étaient déjà étaient partis, me dit Louis qui a vécu cette époque. La forêt était remplie de voix, de rires et quelques fois de chants. Et aujourd’hui… U miò core si stringhje quandu ci pensu ! » Aujourd’hui, tandis que des cimes des Caldane où il achève de rouiller la hêtraie, l’automne se répand sans hâte vers la vallée, dans la châtaigneraie qu’il effleure de ses ors, les rires et les chants ont disparu. Le décor est toujours aussi somptueux, mais seul se laisse entendre le froissement à travers les feuilles des châtaignes qui tombent et heurtent le sol dans un martèlement feutré, délicieusement funèbre.
Ce passé qu’évoque Louis, c’est celui de ma grand-mère, quand cinq cents habitants peuplaient le village. Aujourd’hui, en été, quand arrivent les vacanciers, nous dépassons péniblement la centaine et il en est de même des villages voisins et de tous ceux de la Castagnicia.
« Comment a-t-on pu en arriver là ? » poursuit Louis.

Comment… Il faut remonter à l’année 1882, quand trois industriels dans les cuirs et peaux à Longjumeau s’étaient associés à un certain De Angelis dont le sens des affaires et un frère maire de Bastia favorisaient les opérations fructueuses. Le premier apportant le terrain et un capital de 30 000 francs, les deux frères leurs procédés de fabrication et un capital de 35 000 francs, ils créaient une société pour établir une usine en Castagniccia, à Campu Pianu, un lieu-dit de la commune de Prunu, au bord du Fiumaltu. C’est depuis cette époque que, pour son malheur, la châtaigneraie connut une autre façon d’être exploitée. Car, du châtaignier, cette industrie-là, avait besoin non pas de ses fruits mais de son bois, elle n’était pas destinée à la production de la farine mais à celle du tanin.
Alors qu’au temps où ils occupaient l’île, pour remplir leurs greniers, les Génois obligeaient les Corses à planter des châtaigniers, pour satisfaire leur esprit de lucre, ces industriels, associés avec des notables bastiais, les faisaient couper. Les moyens étaient bien sûr différents : pour arriver à leur fin, les Génois employaient la coercition, les industriels, eux, avaient recours à l’effet persuasif de l’argent. Ce n’était guère difficile dans cette région où, si les châtaigniers tenaient la misère à l’écart, ils ne préservaient pas de la pauvreté. Une maladie, une tempête qui détruisait une partie du potager, un âne ou une chèvre qui mourait et qu’il fallait remplacer étaient la cause de dépenses imprévues forçant parfois à s’endetter. Certains devaient faire face aux difficultés financières engendrées par les mesures draconiennes qui, telles que la loi douanière qui taxait lourdement les produits exportés, frappaient l’économie insulaire et, en Castagniccia, rendait la production de farine difficilement commercialisable. Le montant des sommes fixées par les investisseurs pour l’achat de ces arbres était scandaleusement bas. Mais dans les foyers qui comptaient pour la plupart beaucoup d’enfants, après la communale, cet argent permettrait au moins d’envoyer au lycée de Bastia ceux des plus aptes à poursuivre des études. De plus en plus nombreux furent ceux qui vendirent leurs arbres et un peu de leur âme.
En 1892, portant le nom francisé du lieu-dit Campu Pianu, était créée la société de Champlan au capital de 100 000 francs divisé en vingt actions de 5 000 francs, capital porté en 1893 à 190 000 francs. En 1899, à peu de distance de Campu Pianu, une autre usine voyait le jour à Barcheta qu’intégrait en 1911 la société de Champlan dont le capital s’élevait à 1 500 000 francs. En 1908, cette même société réalisait une extension dans la commune de Folelli, 10 kilomètres en contrebas et dont la proximité du chemin de fer favorisait les transports et en réduisait les frais.

Action de la société de Champlan
Pendant ce temps, la déforestation s’étendait en même temps que la prospérité de la compagnie. En revanche, elle était loin d’assurer celle de la population. La rapacité des industriels faisait qu’aussi dérisoire était le prix d’achat des châtaigniers qu’ils fixaient que le salaire qu’ils accordaient à la main d’œuvre. Aussi dérisoire était le produit de la vente que colossal le profit des investisseurs.

Employés de l’usine à tanin
Ainsi, à une époque où deux douzaines d’œufs coûtaient 1 franc, le salaire d’un ouvrier ne dépassait pas 2,50 francs. A cela s’ajoutaient les conditions inhumaines dans lesquelles se déroulait le travail. Aussi incroyable que cela paraisse, la journée de travail était de 24 heures sans aucune pose, pas même pour se restaurer sinon, tout en continuant sa tâche, pour manger à la va-vite une tranche de pulenta2 froide et de boire à la gourde quelques gorgées de vin rouge.

De telles journées étaient suivies de 24 heures de repos censées compenser l’épuisement résultant d’un travail exécuté dans les conditions d’inconfort et d’hygiène endurées à trimer dans des ateliers ou des entrepôts exposés aux courants d’air glacés et à l’humidité venue du Fium’Altu3. Des grèves avaient lieu quelquefois. Les employeurs fermaient alors l’usine, attendant le temps que, les besoins d’agent croissant, les grévistes reviennent leur demander de les réembaucher.
Complémentaires aux usines à tanin, quelques scieries contribuaient à la déforestation : c’était en fabricant des traverses qui prenaient le chemin de l’Angleterre, destinées à la construction des voies de chemin de fer britanniques.

Ouvriers de l’usine de Champlan en grève
Au fil des années, des milliers de châtaigniers étaient ainsi abattus. Cette dévastation modifiait le sol, et la terre que ne retenaient plus les racines était emportée par les pluies. Des chênes verts, des aulnes et le maquis les remplaçaient peu à peu. Un de nos proverbes fait dire au châtaignier : « Si tu veux t’enrichir, appauvris-moi ». Les paysans entendent par cela que l’élagage raisonnable d’un châtaignier le rend plus productif. Adressé à ces fabricants de tanin sans vergogne, le proverbe aurait pu devenir : « Si tu veux t’enrichir, détruis-moi ».

Usine à tanin de Folelli
Cette désastreuse mutation de la châtaigneraie n’était pas sans être dénoncée par des journalistes et diverses personnalités. Des poètes aussi multipliaient les attaques contre cette faune de prédateurs qui s’enrichissaient en dévastant la Castagniccia. Certains composaient des poèmes qu’ils chantaient au cours des veillées. Un des plus célèbres est celui d’Anto’Batistu Paoli, dit « Paoli di Tagliu ». On le chante encore aujourd’hui :

U lamentu dì ù castagnu
La complainte du chataîgnier

Or chì l’averaghju fattu
À lu Corsu cusì ingratu
Chì m’hà fattu la sintenza
È à morte m’hà cundannatu
Senza sente testimoni
Nè cunsultà lu ghjuratu ?
M’hà dichjaratu la guerra
Cum’è à un veru malfattore.
M’hà messu li sbirri appressu
Chì m’attaccanu terrore.

Mais que lui aurais-je fait
A ce Corse si ingrat
Qui m’a rendu une telle sentence
Et m’a condamné à mort
Sans entendre de témoins
Ni consulter de jury ?
Il m’a déclaré la guerre
Comme un vil malfaiteur.
Il a lâché après moi ses sbires
Qui m’ont rempli de terreur.

O Corsu rifletti un pocu.
Versu mè sì senza core.
Ùn sentu in tutte le gorghe
Chè tintenne è tintinnoni,
Bestemmie di mulatteri,
Lu fiscu di li sigoni,
È di muli carri è trenni
N’hè pienu strade è stradoni.

Corse réfléchis un peu.
Envers moi tu es sans cœur.
Je n’entends par les vallées
Que grelots et sonnailles,
Jurons de muletiers,
Stridences de longues scies,
Et par caravanes de mules,
Chemins et routes sont remplis.

Quandu la guerra hè finita,
Chì serà di tè meschinu ?
Zappa puru lu to fornu
È chjodi lu to mulinu.
Parterai per lu mondu
Errente senza un quattrinu
E famitu cume un braccu
Criparai dentru à un fossu.
Li padroni di l’usine
Diceranu : « Tarra addossu !

Quand la guerre sera finie
Que deviendras-tu, pauvre de toi ?
Tu peux détruire ton four
Et fermer ton moulin.
Tu iras courir le monde
Errant sans le sou
Et affamé comme un chien.
Tu crèveras dans un fossé
Les patrons de l’usine
Diront : « La terre par dessus ! »
Car nos affaires sont faites ».

Ma ti poi sempre rimette
Di tutti l’errori è sbagli.
Mandali à fà le sighere
À issa mansa di canagli.
Cusi abanduneranu
L’usine cù li travagli.
È lu to caru castagnu
Resterà duv’ellu hè natu
À lampatti lu so fruttu
Tantu dolce è inzuccheratu.
È cusì serai o Corsu
Da tutti invidiatu.

Mais tu peux toujours réparer
Tes erreurs et tes égarements.
Envoie ce tas de canailles
Faire les scieurs de long.
Ainsi ils abandonneront
L’usine et les travaux.
Et ton cher châtaignier
Là où il est né demeurera
A t’offrir ses fruits
Si doux et si sucrés.
Et ainsi tu sera ô Corse
Envié de tous.

Nombre de Corses ne mirent pas longtemps à mesurer combien ce marché de dupes allait changer leur existence. L’amélioration de celle-ci apportée grâce aux quelques sous provenant de la vente de leurs arbres avait été de courte durée. Cet argent écoulé, ils se retrouvaient sans ces châtaigniers qui, aussi maigre que pouvait être leur bourse, depuis toujours, leur offraient tant de ressources. Pour beaucoup de ceux-là, la nécessité de trouver du travail les contraignit à quitter non seulement la Castagniccia mais la Corse. Sur son propre territoire ou dans ses colonies, le pays avait besoin de fonctionnaires et de soldats. Dans cette île, il ne manquait pas d’ingénus braves et aventureux sensibles aux mirages distillés par les sergents recruteurs et les prophètes en redingotes, experts dans l’art de faire miroiter les avantages qu’il y avait à partir pour des pays lointains.

En 1914, la guerre ralentissait le fonctionnement des usines. Mais aux coupes sombres de celles-ci, s’en ajoutaient d’autres où ce n’étaient pas des arbres qui étaient décimés, et c’est d’une manière plus définitive qu’elles contribuaient à ce que la désertification se poursuive. La Corse se trouva d’un seul coup vidée de tout ce qu’elle comptait d’hommes valides. Pendant quatre années, aux côtés de fournées de goumiers, de tirailleurs sénégalais et autre gibier de première ligne, ils couraient se jeter en pâture aux canons et aux mitrailleuses, dans des assauts desquels peu d’entre eux revenaient. A cette spécificité s’ajoutait une autre imposée aux insulaires : alors qu’un père de famille de Normandie ou du Lubéron ayant quatre enfants en était dispensé, le nombre d’enfants que pouvait avoir un Corse, quel qu’il fût, n’empêchait pas de l’envoyer au front, de l’envoyer avec ceux de ses enfants qui avaient l’âge requis. Les monuments aux morts que l’on découvre dans chaque village révèlent combien la Corse comptait de familles nombreuses.