BARBE-BLEUE – Auvergne

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LÉGENDE DU CANTAL

Il y avait autrefois sur les montagnes d’Auvergne un magnifique château avec de grandes tours ; on ne pouvait y pénétrer qu’en passant sur un pont volant qui se relevait immédiatement, et l’on disait dans le pays que tous ceux qui y entraient n’en ressortaient pas. On l’appelait le château maudit.

Les gens du pays évitaient de passer dans les environs et aussi craignaient de rencontrer le seigneur. C’était un homme bien méchant, très grand et très fort, ne sortant que vêtu de fer et monté sur un cheval noir. Il avait une grande barbe à reflets bleus ; pour cela on ne l’appelait que Barbe-Bleue. Il était toujours seul et on ne lui avait jamais connu d’amis.

Les femmes, surtout, craignaient sa rencontre, car l’on disait qu’il emportait dans son château toutes celles qui lui plaisaient et que jamais plus on ne les revoyait.

Or, un jour la belle Catherine, la fille au père Barriez, était allée chercher du bois dans la forêt. Elle était bien contente, ce jour là, car elle venait d’être fiancée au plus beau et meilleur garçon de l’endroit et leur mariage devait avoir lieu après la moisson. Tout en chantant, elle alla bien avant dans la forêt, jusqu’au sentier des Trois Solitaires, ne pensant guère au méchant Barbe-Bleue. Son fagot de branches sèches était terminé et elle s’apprêtait à rentrer chez son père, quand tout à coup Barbe-Bleue se trouva devant elle. Il la saisit, la plaça devant lui sur son cheval et, au galop, regagna son château. Il l’amena dans une belle chambre où il y avait des meubles recouverts de soie, d’or et d’argent.

« Tout cela t’appartiendra, Catherine, lui dit-il, car dans trois jours tu seras ma femme ; prépare-toi, voici des étoffes pour te faire des robes; n’épargne rien, car je veux que tu sois belle le jour de notre mariage ; tu peux aller prier dans la chapelle du château; mais ne cherche pas à fuir, ce serait inutile : le pont volant est levé, les tours sont hautes et les fossés profonds. Tu entends les aboiements d’un chien; il te dévorerait certainement s’il pouvait te saisir; de plus tu es si éloignée de chez ton père que dans huit jours tu ne pourrais y parvenir : tu mourrais de fatigue ou j’aurais le temps de te retrouver pour te tuer.

La pauvre fille eut beau supplier de la laisser retourner chez son père, auprès de son fiancé, tout fut inutile : Barbe-Bleue la quitta en lui annonçant qu’il allait chercher au loin un prêtre pour les unir, et qu’on le mettrait à mort après.

Catherine était bien effrayée, car elle avait entendu dire bien des fois que Barbe-Bleue avait eu plusieurs femmes et qu’il les avait fait mourir quelques jours après le mariage. Ce qui la faisait beaucoup pleurer c’est qu’elle ne devait plus revoir son fiancé qu’elle aimait tant.

– Je vais prier, dit-elle, et me préparer, non au mariage, mais à la mort.

Elle s’en fut dans la chapelle qui était resplendissante de lumières; tous les cierges étaient allumés, mais elle fut bien surprise et eut grand peur quand elle aperçut devant l’autel trois énormes pierres, trois tombeaux.

Catherine s’agenouilla et commença sa prière, l’entrecoupant de larmes et de sanglots. Tout à coup elle entendit une voix qui disait : « Pauvre Catherine! » Aussitôt une seconde voix dit : « Pauvre Catherine ! » et une troisième répéta tristement : « Pauvre Catherine ! » et en même temps les pierres qui recouvraient les trois tombeaux se soulevèrent.

– Qui êtes-vous, dit-elle, vous qui me plaignez tant ?

Trois femmes enveloppées de leurs suaires sortirent des tombeaux et lui répondirent :

– Nous sommes les trois femmes que Barbe-bleue a tuées et tu feras la quatrième si tu ne réussis à te sauver.

– Et comment pourrais-je fuir ? dit Catherine; le pont volant est levé, la tour est haute et les fossés sont profonds, le chien me dévorerait, et la route pour aller chez mon père est si longue, si longue que je ne pourrais y arriver en huit jours.

– Prends cette corde avec laquelle Barbe-Bleue m’a étranglée, dit la première, et tu te laisseras glisser le long de la muraille. Prends ce poison avec lequel Barbe-Bleue m’a empoisonnée, dit la seconde, tu le jetteras au chien qui l’avalera et tombera mort. Prends ce gros bâton avec lequel Barbe-Bleue m’a assommée, dit la troisième, tu t’appuieras dessus pour faire ton long voyage. Et toutes trois ajoutèrent :

– Dépêche-toi, car si Barbe-Bleue revenait, il te tuerait. Bonne chance, Catherine, adieu. Et elles rentrèrent dans leurs tombeaux.

Catherine prit le poison, la corde et le bâton. Dans la cour elle jeta le poison au chien qui s’élançait sur elle, il l’avala et tomba foudroyé; elle attacha la corde et se laissa glisser le long de la muraille. Une fois dans les champs Catherine se mit à courir, tant elle était pressée de s’éloigner du château maudit, mais elle fut bientôt fatiguée, et elle s’appuya sur le bâton. Après avoir longuement cheminé, elle rentra chez son père qui pleurait au coin du l’eu parce qu’il croyait que sa fille avait été dévorée par les loups.

Un mois après Catherine épousait son fiancé; ils furent très heureux et eurent beaucoup d’enfants; elle ne retourna jamais dans la forêt, mais elle apprit que lorsque Barbe-Bleue était rentré chez lui, furieux de ne pas la retrouver, il s’était mis à sa poursuite dans le but de la ramener dans son château pour la faire bien souffrir et la tuer après.

Pendant des mois, il parcourut les environs, la cherchant partout inutilement. Enfin, un jour, on le trouva mort, juste à l’endroit où il avait rencontré Catherine ; c’était un loup-garou qui l’avait tué, disait-on. Longtemps après l’on entendait encore, la nuit, au sentier des Trois Solitaires, des rugissements et des sanglots. Les habitants du pays n’y passaient jamais après le coucher du soleil, quand les poules sont au poulailler.

A l’endroit où se trouvait le château de Barbe-Bleue, l’on vit pendant longtemps des spectres blancs, des revenants; c’étaient, disait-on, les femmes et les prêtres que le méchant seigneur avait assassinés.

Jeunes filles, n’allez jamais trop avant dans la forêt, rappelez vous les malheurs de Catherine, vous pourriez y rencontrer des méchants Barbe-Bleue et vous seriez perdues.

Conté par Jean Raynaud, le vieux tisserand à Antoinette BON

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