Coup de Fusil fatal : l’affaire Michelin

/ Reportages / / Touraine /

Dimanche 16 octobre 1960, au milieu de l’après-midi, une auto arrive en trombe à l’hôpital de Loches. Sur le siège arrière, une femme est allongée, la tête ensanglantée. Le conducteur s’affole, appelle à l’aide…A quoi bon ! La femme, qui a reçu une demie-heure plus tôt une balle dans la nuque, est déjà morte !

C’est le début d’une « affaire » dont vont s’emparer aussitôt les journaux locaux et nationaux car le conducteur, qui est aussi l’auteur du coup de feu mortel, n’est autre que Patrice Michelin, le neveu des célèbres industriels de Clermont-Ferrand qui, à cette époque, sont justement en train d’installer une importante usine de pneumatiques à Joué-lès-Tours !
Le drame s’est déroulé au château de May, à Chanceaux-près-Loches, acheté par Patrice Michelin en 1958. Vers 14 h, le châtelain, âgé de 32 ans, et son épouse, Nicole B. (29ans) chassaient seuls dans les bois qui entourent leur propriété. Que se passa-t-il alors ? Selon Patrice Michelin, l’unique témoin du drame, il s’agirait d’un malheureux « accident » : il aurait trébuché avec la carabine 22 long-rifle qu’il tenait à la main, chargée et armée. Le coup serait alors parti, atteignant son épouse à la nuque !

Dès le départ, cette version des faits ne semble guère convaincre les enquêteurs et, le lendemain, Patrice Michelin est inculpé d’homicide volontaire et emprisonné à Tours, énorme « coup de théâtre » selon la Nouvelle République ! Et le journal d’expliquer qu’il y aurait plusieurs contradictions entre le récit du châtelain et les constatations des policiers, intrigués en particulier par la trajectoire de la balle.

« Pour qu’il y ait accident, la balle devait être entrée dans la nuque de Mme Michelin suivant une trajectoire diagonale, le coup étant tiré au ras du sol et Mme Michelin se trouvant alors debout…Or la trajectoire suivie par la balle s’avère horizontale. Absolument horizontale ! »

Et les journalistes accourus en foule à Chanceaux de parler déjà de « meurtre », d’autant qu’en fouillant la vie du couple, ils apprirent rapidement que les disputes étaient fréquentes entre les deux époux, et qu’on avait même vu Patrice Michelin gifler sa femme en public lors d’une chasse à courre…Ils apprirent aussi que le châtelain, depuis un accident de la route en 1952, souffrait de troubles du comportement et passait beaucoup de temps dans les maisons de santé… ..

Curieusement, dans cette « affaire », un des défenseurs les plus acharnés de Patrice Michelin était son beau-père, Maître B. avocat à Tours. Pour répondre aux accusations portées contre son gendre, il clamait haut et fort devant la presse qu’il n’avait aucun doute sur le fait qu’il s’agissait d’un « accident » et il dénonçait avec véhémence les « ragots » colportés sur sa fille et son gendre…Voulait-il préserver la mémoire de sa fille et préserver surtout les trois jeunes enfants du couple ?

Patrice Michelin fut transféré à la prison de Fresnes le 2 novembre….Le 2 décembre suivant, surprise : on apprenait que l’inculpé était mis en liberté provisoire par la chambre d’accusation de la Cour d’appel d’Orléans, décision d’autant plus surprenante que les experts en balistique et les experts psychiatres n’avaient pas encore déposé leurs rapports.
L’ « affaire » Michelin était en train de se dégonfler…Et c’est devant le tribunal correctionnel de Tours (et non devant la Cour d’assises) que comparut finalement Patrice Michelin le 24 avril 1961, inculpé d’ « homicide involontaire ». Des trois heures de débat, on retint surtout l’attitude embarrassée des experts en balistique finissant par reconnaître du bout des lèvres qu’avec les balles « toutes les trajectoires sont possibles » !

« Le tribunal, estimant qu’il n’y avait pas eu imprudence consciente et délibérée de la part de l’inculpé…n’estime pas devoir prononcer une peine privative de liberté, même assortie du sursis !»
Patrice Michelin était donc blanchi et libre !

(La sentence sera confirmée par la Cour d’appel d’Orléans le 7 juillet 1961)
Après ce procès, certains esprits malveillants n’hésitèrent pas à évoquer La Fontaine : «Selon que vous serez puissant ou misérable… Il s’agissait évidemment d’esprits « malveillants » !
B.B