Émigrants

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Auvergnats mes frères, qui vous en allez par les grand-routes de la terre, quelle force irrésistible vous pousse loin de vos montagnes ? Combien d’entre vous l’horizon familier qui rêve sous mes regards a-t-il vu s’en aller, à l’aube de leur vie, esclops sonnant sur le basalte et le petit baluchon rouge sur les épaules ?

Pillarols qui couriez de village en village, garçons qui serviriez nuit et jour dans des Biard, plongeurs que les sous-sols étouffants et obscurs feraient, de longues heures, rêver de soleil clair et, d’air pur auvergnat, chercheurs, poètes tourmentés, quel mystère vous attirait, là-bas, aux quatre coins du monde, et, lente pieuvre, vous enserrait, si irrésistiblement, que, même le cœur navré, il vous fallait partir ?

La terre ici est dure et le basalte gris, et la bise qui souffle à travers la Planèze, y tord les branches des fayards, et ne permet au sol gercé que de porter du seigle ou les lentilles brunes. Le long et monotone hiver calfeutre et jeunes et vieux sous le lourd manteau brun des vastes cheminées où la grande marmite noire fleure bon le petit salé, les choux fondants et les patates. Les jours de fête y sont rares ; rares les soirs, où la cabrette, après copieuses libations, fait tourner les corps et les têtes. Est-ce donc pour cela que vous vous en allez ?

Non, car ailleurs vous trimerez aussi dur sans doute qu’ici. Non, car ailleurs le souvenir vous poursuivra ; et quand des citadins malins railleront votre âpre labeur et votre soif d’économie, le lourd sobriquet de « bougnats » glissera sans vous atteindre, vous pour qui l’Auvergne natale restera la Terre promise, vous qui dans votre cœur envierez en silence Jean-le-Pâtre vêtu de bure, fier et libre devant ses vastes horizons.

Vous partez dès votre aube, et déjà sont tissés les liens imperceptibles qui vous attachent au pays ; et déjà leur chaîne est si forte qu’elle pèse en se déroulant et vous fait le cœur lourd de quitter votre oustar.

Vous la secouez en vain, la chaîne bien rivée ; et si, quelque soir de désolation, vous sentez le mal vous atteindre, et vos forces s’évanouir dans la brume des grandes villes, si fort elle vous tire, votre chaîne auvergnate, qu’au pays il faut repartir ; et se remplir les yeux des horizons natals, avant de les fermer.

Toi, mon père, qui t’en fus où chaque instant risquait ta vie, dans les marais tonkinois, ou sous la tente aventureuse que guettait le Pirate noir, tu pensais à la coulée sombre des orgues de ton petit Saint-Flour.

Le soleil ardent des Antilles à tes regards brillait moins beau que le couchant derrière le Plomb. Colonial hardi au danger, coureur de mondes, tu voulus, pour éduquer tes fils, le pays rude où ton enfance s’était formée ; et, loin encore de la vieillesse, tu vins te reposer ici, ou plutôt y ouvrez encore !

Par toi j’ai appris à aimer l’Auvergne ; j’ai pénétré l’âme de ses rudes fils, et lu dans le gouffre profond de leurs yeux ce que leur cœur enclot d’amère inquiétude, et ce qu’ils vont cherchant par les immenses routes.

Auvergnats mes frères, qui vous en allez par les grand-routes de la terre, l’insatiable tourment qui vous prend à la gorge, et d’un geste brutal vous chasse de l’oustar, je l’ai lu dans les traits de mon père mourant, et depuis ce soir-là je vous aime encore plus. Je sens en ma poitrine battre le rythme ardent qui guide votre marche, et lorsque mon regard se perd dans le lointain, je sais bien qu’il y cherche, à travers le brouillard, le rocailleux sentier de l’Infini.

Mais lorsque, las d’avoir cherché, et le cœur meurtri par le doute, j’aspirerai au doux repos qui guérit les blessures, comme vous qui rêvez, aux quatre coins du monde, d’entendre la cabrette, je reviendrai dormir au cœur de mon Auvergne. J’irai m’éteindre, les yeux clos, au pied du Christ de mon calvaire. J’écoulerai monter, sur la pente rocheuse, le clair bourdonnement de ma petite ville ; et le pieux cortège de ceux qui ne sont plus, viendra danser autour de moi, et m’endormir, tout doucement, dans la douce sérénité où dort le cimetière en face des grands monts.

Paulin DAUDE

Saint-Flour, Septembre 1923