Grisanta

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Grisantu, s’il avait vécu, aurait été de mon côté. Quitte à s’opposer à nos parents… Il avait une autorité que même notre père ne contestait pas. Sérieux, réfléchi et juste. Juste avant tout, voilà comment était mon frère. Combien de fois Grisanta avait-elle entendu cette louange ?

Pour sa mère, c’était un être d’exception. Ici comme ailleurs, les disparus sont parés de toutes les vertus et nul n’ose soutenir le contraire de crainte de peiner la confrérie des morts.
« Loin des yeux, si près du coeur ». Elle soupçonnait sa mère, qui abusait des formules creuses, d’avoir été amoureuse de cet homme. En mettant, bout à bout, le peu qu’elle en connaissait, elle en avait fait un personnage hors du commun. Grisanta, elle, l’imaginait pétri de certitudes et, par nature, elle ne supportait pas ceux que le doute n’effleurait pas. A force de n’entendre que des propos flatteurs au sujet de l’oncle, elle finissait par en être agacée. Il lui paraissait impossible qu’il fut sans aspérités, lisse comme un ange asexué.

On avait longtemps caché sa disparition à sa mère. On ne lui avait officiellement annoncé la nouvelle, et encore avec de grands ménagements, que cinq ans plus tard. Elle devait, alors, avoir dans les 19 ans. Cette séparation avait été la grande affaire de son existence. Elle ne s’en était jamais tout à fait remise. Ce visage, ces mains, ce corps d’adulte étaient devenus l’archétype masculin.
Grisanta pressentait cet amalgame de sentiments, elle devinait ces évocations nocturnes sans que, jamais, le sujet ne soit abordé. Ne pas en parler, c’était ne pas éveiller des conflits cachés, des affaires de famille que nul ne voulait éclaircir.

L’oncle avait été porté disparu. C’était un mort sans sépulture. Le deuil n’avait jamais été complètement accompli. Il ne restait de lui qu’une photo qui s’effaçait, et rien d’autre. Pendant des années, l’administration avait continué d’expédier des papiers à son nom. Sa disparition ne prouvait pas, légalement, qu’il fût mort. Cela suffisait pour que la famille entretienne l’espoir comme un feu mal éteint.
Quand elle eut vingt ans, Grisanta avait l’éclat d’un printemps précoce. Il se dégageait d’elle une énergie dans le regard. La forme de ses épaules, de ses seins, de ses hanches, jusqu’à sa démarche dansante, tout indiquait la femme qu’elle allait devenir.

Sa mère avait accompagné son évolution et si elle voyait toujours en elle l’enfant qu’elle avait porté, elle se sentait fière d’en être l’auteur unique. Jamais ne lui venait à l’esprit qu’un géniteur y avait pris une part active. En même temps que Grisanta grandissait, son caractère s’affirmait, elle avait la répartie véloce et, si nécessaire, l’à-propos féroce. Les rapports mère-fille ne s’amélioraient pas. Quand un conflit éclatait, Grisanta faisait front, bien qu’elle évitât la guerre entre elles. Fière de sa fille, elle en était, malgré tout, jalouse. Sa fraîcheur était comme une insulte. Sa volonté d’échapper à son milieu, un reproche pour elle qui, professionnellement, avait fait des choix modestes : ne pas se singulariser, assurer son emploi, laisser dire, et « tout ça, bien sûr, parce que j’avais charge d’âme ». Cette phrase venait, généralement, conclure sa démonstration. Elle était persuadée qu’il n’aurait servi à rien qu’elle dise, tout haut, le fond de sa pensée. En cela, la mère devait ressembler à son frère. Demeurer discrète, accepter son sort, autant d’attitudes qui exaspéraient Grisanta.

Grisanta était douée d’une étonnante lucidité. Elle détectait les manoeuvres hypocrites, les flatteries, les compliments inavoués ou esquissés. Elle devinait, avant que la phrase soit énoncée, les motivations de son auteur et y demeurait indifférente. Après quelques tentatives, les prétendants renonçaient à leur numéro de séduction.

Grisanta n’avait qu’une passion : son ambition. Cela suffisait à occuper sa vie. Les hommes qu’elle avait éconduits ne se privaient pas de colporter qu’elle avait des dents à labourer le parquet. Ce que les autres pensaient d’elle ne la concernait pas. Elle avait des revanches à satisfaire et elle était bien décidée à y parvenir. L’obstination était le trait dominant de son caractère. Elle utilisait ceux qui l’entouraient, et comme les scrupules ne l’étouffaient pas, elle était capable de revenir, plusieurs fois, à la charge pour obtenir ce qu’elle désirait. On la disait dominatrice, les malveillants ajoutaient : « calculatrice aussi »…
Au cours de ses études, elle faisait juste l’effort qu’il fallait pour obtenir les points qui lui étaient nécessaires. Il ne lui semblait pas utile d’être en haut du classement pour le seul plaisir d’être encensée. Elle tenait une comptabilité de ses résultats et se fixait des objectifs réalistes. En cela, elle impressionnait ses maîtres qui observaient sa stratégie de joueuse d’échecs. Elle maintenait ses camarades, filles ou garçons, à distance, n’acceptant ni confidences, ni familiarités. Son attitude passait, souvent, pour de l’arrogance alors qu’elle était seulement une jeune fille renfermée. Elle ignorait ce qui se murmurait dans son dos et poursuivait son chemin. Impavide.

Un cousin éloigné, parfumeur à Grasse, avait voulu l’initier à l’art du parfum. Il avait, en réserve, tout un arsenal poétique pour évoquer la magie des senteurs, ce que ces effluves transmettaient à l’odorat, quel déclencheur de plaisir elles pouvaient être, quelle caisse de résonance pour des images, des mots, des lieux, des souvenirs. Tout cela était lié, disait-il, aux substances, à la rareté de certaines plantes, à la magie du cheminement qu’elles empruntaient avant d’êtres réduites à l’état d’extrait, capturé, puis, prisonnier d’un flacon dont les formes reflétaient le luxe, le bien-être, la volupté.

Il parlait d’adéquation entre une femme et son parfum. Pourquoi elle le choisissait, pourquoi elle le quittait. C’était, à l’en croire, une sorte de compagnon, une présence iimpalpable, un double d’elle-même qui ajoutait du relief à sa personnalité. Patchwork végétal où les fleurs, les herbes, les épices, les fruits, les bois, les résines, les mousses sont sollicités pour stimuler cette fête incontrôlée des sens. Ce ne sont pas seulement des réactions olfactives que provoque le parfum, il s’insinue, il investit les chambres, il imprègne les murs. On le suit à la trace, on accompagne son sillage…

Cet homme accumulait des livres, des études, des gravures sur l’Arabie, la Perse, sur le baume de la Mecque, le térébinthe de la mer Rouge, le nard de l’Inde. Pour obtenir ces matières odorantes, des expéditions avaient suivi la route des parfums. Il est encore des endroits privilégiés, disait-il, et, curieusement, ce sont des îles. On trouve le vétiver à Java, le girofle à Madagascar, la cannelle à Ceylan. Les parfums nature ont une histoire millénaire où se mêlent les mythes amoureux d’orient et d’occident.

Grisanta était sensible à l’évocation de ces fragrances, elle respirait ces essences dans des fioles minuscules. Cela suffisait pour qu’elle se sente étourdie. Tout ce qui avait trait à la féminité la concernait. En revanche, ce qui était du domaine de la chimie la laissait de marbre.
Le cousin aurait voulu faire d’elle une chimiste en parfum, mais cet univers clos, ces ballots de fleurs compressées qui pourrissaient au soleil, ce monde géré par des multinationales lui semblait insupportable. A peine si elle avait remarqué que le petit cousin lui faisait la cour. Jamais il ne venait la retrouver sans lui offrir un foulard, un livre ancien, un bijou fantaisie. Tant d’attentions auraient dû l’émouvoir, mais elle avait vite compris qu’il en voulait à ses hanches et elle ne lui avait pas laissé l’opportunité de se déclarer.

Finalement, elle quitta Grasse, à la fin d’un été, pour s’en aller passer ses examens. De cette période, elle garda l’habitude d’acheter le parfum qui convenait à son humeur.
A force de concours, de bourses d’état obtenues à l’arraché, de nuits consacrées à déchiffrer des cours polycopiés, elle finit par tracer sa voie. Au fond, elle aimait exercer un surpouvoir et, même si elle ne se l’avouait pas, c’est dans ces rapports litigieux où il fallait calmer les conflits qu’elle se sentait le plus elle-même. Une phrase l’avait hantée longtemps : « Juger, c’est ne pas comprendre ». Vue de loin, la condamnation était brillante, certes, mais il fallait bien que quelqu’un décide, que les tensions s’apaisent, que la justice passe.

Sans être distendus, les rapports avec sa mère étaient devenus épisodiques. Un climat de bienveillante neutralité s’était installé entre elles. Grisanta ne lui donnait pas de détails sur sa carrière à venir, pas plus que sur ses projets immédiats, si bien que la mère ne comprenait pas ce qu’elle avait en tête. Comme sa nature l’incitait à la méfiance, les allées et venues de sa fille l’intriguaient, mais elle se refusait à poser la moindre question.

Grisanta était surprise par cet homme qui s’adressait à elle comme s’il poursuivait une conversation qu’elle aurait entamée. En fait, il ne posait pas une question, il donnait son sentiment, non pas pour qu’elle le partage, mais parce qu’il avait besoin de s’assurer de la cohérence de ce qu’il disait.
– C’est plutôt désespéré, comme point de vue…
– Non, c’est grave, simplement grave. Et vous le savez bien, c’est à l’image de cette île pour qui la gravité est une vertu.
– Et la légèreté, un péché ?
– Peut-être…
Personne ne lui avait jamais parlé ainsi sans s’embarrasser de préambule.
– Je ne sais de vous que votre prénom mais il est si rare que j’aurais eu mauvaise grâce à l’oublier.
Nous y voilà, pensait Grisanta, c’est là que commence la manoeuvre d’encerclement.
– J’ai entendu, une fois, dans ma famille, votre prénom, mais au masculin. Il appartenait à…
– A un militaire de carrière, c’était mon oncle. Il a été porté disparu en Indochine.
Elle avait repris la balle au bond, sèchement, lui interdisant ainsi d’entamer le deuxième set.
Lui, choisissait de la déborder par la voie médiane, celle de l’histoire.
– De tout temps, et spécialement en 14/18, le pays était considéré comme un vivier où l’on venait s’approvisionner en chair à canon. Il en a été de même en 40 et durant les guerres coloniales… Aux lendemains de la guerre, il n’y avait plus d’hommes valides, la Corse était exangue.
Elle n’écoutait plus. Elle avait presque oublié cet oncle absent qui avait pris tant de place. Quant au point de vue de Sirius développé par son hôte sur le passé ou l’avenir de la Corse, son opinion ne la passionnait pas et cela se voyait sur son visage.
– Je crois que quelqu’un de ma famille a connu votre mère, il y a bien longtemps. Si vous le souhaitez, j’ai ses coordonnées.

Cette fois, son attention était, à nouveau, en éveil. Grisanta voulait comprendre le comportement de sa mère, sa passion pour une ombre, sa liaison fugitive, le temps d’être enceinte, et son désir d’effacer, ensuite, un homme dont elle ne voulait plus. Enfin, elle avait une piste. Les questions restées, si longtemps, en suspens allaient peut-être trouver une réponse.
L’immeuble moderne était situé dans la périphérie. Le taxi avait un peu tourné en rond avant d’y parvenir. Au onzième, face à l’ascenseur, la petite dame s’était habillée en dimanche pour la recevoir. Sur une table ronde, elle avait posé deux verres qui montaient la garde devant une bouteille de Martini blanc et une carafe de muscat…
– Nous avions le même âge. Votre mère était gaie, fantasque, plutôt insouciante… Son frère, c’était une véritable adoration. Il était tout, tout à la fois. Je n’ai jamais connu… j’allais dire, un couple pareil. Et c’est vrai qu’ils ne se comportaient pas comme frère et soeur. Pour certains, c’était choquant. Il y avait quelque chose d’équivoque chez cette jeune fille et chez cet homme qui la regardait respirer. Eux, vivaient sans se préoccuper du qu’en dira-t-on. Et puis, il y a eu ce bouleversement dans sa vie, cet homme disparu dont on n’a plus rien su. C’était un crève-coeur pour nous tous, et pour votre mère, une tragédie.
A partir de là, la vieille dame avait ralenti son débit. Elle ne souhaitait pas en dire plus. Elle s’était refermée.

De crainte de se heurter à un mur, Grisanta ne voulait rien brusquer. Comme elle en avait fini avec son verre de muscat, la vieille dame trouva une diversion.
– Je le fais venir de Patrimonio. C’est un petit plaisir de vieille dame. Enfin…, je vois que les jeunes n’y sont pas insensibles, non plus !
Il y avait de la malice chez cette femme, un regard aigu derrière ses lunettes de myope. Il n’était pas simple de la piéger, Grisanta en faisait l’expérience…
– Vous savez, je ne me suis jamais entendue avec ma mère. Ce n’est pas original, les mères et leurs filles ont, souvent, des rapports houleux. J’ai compris qu’il y avait entre nous une jalousie souterraine qui ne viendrait jamais au jour. Nous avons, l’une vis-à-vis de l’autre, accumulé tant de reproches que je préfère me protèger. Ce sont les non-dit, les aigreurs, les colères enfouies qui demeurent en nous, tapis comme des jaguars.

Je porte le prénom de l’homme qu’elle a le plus aimé et je suis la fille de celui qu’elle s’était choisie avant de le rejeter, me privant ainsi de la présence d’un père qui aurait pu être mon ami le plus proche. Elle a voulu que j’endure ce qu’elle a souffert. Dire que l’on parle de l’égoïsme masculin en oubliant qu’ il en existe un autre…
Grisanta avait l’impression d’avoir parlé jusqu’à la limite de ses forces. Elle s’en voulait de se confesser à une femme qu’elle connaissait depuis une heure à peine.
– Si vous saviez comme je vous comprends. (Derrière les lunettes, le regard s’était durci). Votre mère ne s’est jamais préoccupée que d’elle-même. Elle s’est fait faire un enfant avec l’idée de ne le partager avec personne. Elle m’a gâché l’existence… Je vivais avec l’homme dont elle a fait votre père. C’était seulement pour éprouver la féminité dont elle était capable, rien de plus. Pour aller au bout de son ambition, elle s’est faite voleuse. Quant à moi, elle ne pouvait imaginer que je puisse souffrir comme une bête, sans rien exprimer de ma souffrance.

La vieille dame avait bu son verre de muscat, d’une traite. Il semblait à Grisanta qu’elle avait refoulé un sanglot, mais rien n’apparaissait en surface. Son visage était marqué par un sourire qui la faisait ressembler à un masque asiatique. Grisanta s’était approchée d’elle pour l’embrasser. A cet instant, il y avait eu une onde de tendresse entre les deux femmes. Une tendresse spontanée qu’elles ne cherchaient pas à cacher.
Grisanta s’était retrouvée dans la rue. Des sentiments contradictoires se bousculaient en elle. Elle avait marché longtemps avant de s’asseoir à la terrasse d’un café. Elle regardait, sans les voir, les gens qui s’agitaient. Quelque chose s’était libéré. Ce que sa mère se refusait à lui avouer avait fait surface sans qu’elle ait à chercher. L’heure des aveux était venue sans qu’elle provoque cette rencontre avec la dame qui fouillait dans son vocabulaire pour trouver les termes qui ne trahissent pas sa pensée. On aurait dit qu’elle s’exprimait dans une langue apprise.

Grisanta aurait préféré que sa mère lui raconte son histoire, et même si c’était à travers son prisme, peu lui importait, elle aurait su y apporter les correctifs nécessaires. Au lieu de cela, elles avaient vécu, côte à côte, ne s’échangeant que les banalités du quotidien.

Cette méfiance que Grisanta avait à l’égard des hommes, elle la devait à sa mère. Si, avec les autres, elle n’allait qu’à l’essentiel, c’était pour échapper aux connivences médiocres. On ne pouvait pas parler de pudeur, mais plutôt de rapports inexistants entre elle et sa mère. Elle avait poussé sans rien réclamer, confinée dans son mutisme, rejetant, toujours plus loin, ce qui lui paraissait insurmontable.
Sa mère, avec son visage doucement écorché, lui inspirait, maintenant, de la pitié. Dire qu’enfant, elle était, à ses yeux, une sorte d’emblème, une cristallisation de toutes les femmes.
En un jour, Grisanta avait l’impression d’avoir grandi.

De retour chez elle, elle avait été, droit, vers sa bibliothèque, là où, dans les pages d’un livre, elle savait trouver une phrase d’Albert Camus qui disait tout sur ses origines, sur ses gesticulations de femme du sud : « On peut prétendre en ces lieux que, si les Grecs ont touché au désespoir, c’est toujours à travers la beauté et dans ce qu’elle a d’oppressant. Dans ce malheur doré, la tragédie culmine ».