Jean bout-d’homme

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conte du pays messin

Une femme, un jour, cuisait son pain, lorsque tout-à-coup elle péta un tout petit, tout petit garçon ; revenue de sa surprise, elle le considéra, lui donna le nom de Jean Bout-d’homme à cause de sa taille, et sans perdre de temps lui remit une galette entre les mains en lui disant : « Va porter cela à ton père qui travaille là-bas dans les champs, et quand tu seras arrivé auprès de lui, tu lui diras : tenez, père, voilà de la galette.
— J’y vais, ma mère, dit Jean Bout-d’homme ».
Et tout le long de son chemin il répéta pour ne pas l’oublier cette phrase : « Tenez, père, voilà de la galette ; tenez, père, voilà de la galette ».
Arrivé près de son père qui était occupé à relever des fossés, il reprit son refrain : « Tenez, père, voilà de la galette ».
Notre homme entendant parler, regarda de tous côtés, mais il ne vit rien ; à la fin cependant il aperçut à ses pieds notre petit commissionnaire.
« Qui es-tu ? que veux-tu ? lui dit-il.
— Je suis votre fils Jean Bout-d’homme, je vous apporte de la galette.
— Tu es bien gentil, mon enfant, de m’apporter cette bonne galette ».
Et l’ayant prise de ses mains, il la mangea tout entière, sans lui en offrir seulement une miette.
« Le goinfre, il ne m’en donne pas ! le goinfre, il ne m’en donne pas ! » gémit Jean Bout-d’homme.
À quelque temps de là, un seigneur vint à passer. Il interpella l’ouvrier : « Tu as là un beau petit garçon, veux-tu me le vendre ?
— Je veux bien.
— Combien ?
— Cent écus.
— Cent écus tu auras ».
Le marché conclu, le seigneur mit Jean Bout-d’homme dans sa poche et continua sa route. Au bout d’une heure, l’enfant mit la tête hors de la poche et pria son maître de le poser à terre, parce qu’il avait besoin de s’arrêter ; le seigneur eut le tort de l’écouter ; Jean Bout-d’homme, sans perdre un instant, se glissa sous un tas de feuilles où il fut impossible à son propriétaire de le retrouver. Jean Bout-d’homme, rendu à la liberté, alla rejoindre son père.
À quelques jours de là, le seigneur repassa auprès de l’ouvrier toujours occupé à relever des fossés.
« Tu as là, lui dit-il, un beau petit garçon ; veux-tu me le vendre ?
— Je veux bien.
— Combien ?
— Cent écus.
— Cent écus tu auras ».
Arrivé à son château, il sortit Jean Bout-d’homme de sa poche, le mit dans un panier qu’il suspendit au plafond de la cuisine, et lui recommanda de bien observer tout ce qui se passerait et de lui rapporter fidèlement tout ce qu’il verrait.
Jean Bout-d’homme accepta la mission et chaque jour il racontait à son maître ce qu’il voyait et ce qu’il entendait. Or, un jour que notre héros penchait sa tête par-dessus le bord du panier pour observer, il fut aperçu par un domestique qui lui dit : « C’est donc toi, scélérat, qui espionnes si bien ! C’est toi, qui informes le maître de tout ce qui se passe ; eh bien ! tu vas être puni ».
Aux applaudissements de ses camarades, le domestique détacha le panier, saisit le pauvre petit par les cheveux et alla le jeter dans l’auge des bestiaux. Le jour même, un bœuf en allant y boire, l’avala tout rond [1].
À la fin de la semaine, le seigneur fit tuer ce bœuf pour un grand festin qu’il donnait ; les tripes furent jetées sur le grand chemin. Une vieille femme passant par là, vit ces tripes : « Oh ! quelles belles tripes ! Ce serait dommage de les laisser perdre » ; et ce disant elle les fourra dans sa hotte.
Elle n’avait pas fait dix pas qu’elle entendit une voix qui sortait de sa hotte et qui disait :
Toc ! toc !
Le diable est dans ta hotte !
Toc ! toc !
Le diable est dans ta hotte !
La vieille jeta là sa hotte et s’enfuit épouvantée. Survint un loup affamé qui se jeta avec avidité sur les tripes et Jean Bout-d’homme fut encore une fois avalé tout rond. Comme le loup traversait la plaine, il entendit sortir des profondeurs de son corps, une voix qui criait :
Sauve, berger, voilà le loup qui va dévorer tes moutons !
Sauve, berger, voilà le loup qui va dévorer tes moutons !
« Tais-toi, maudit ventre ! tais-toi, maudit ventre ! dit le loup désespéré.
— Je ne me tairai pas, tant que tu n’auras pas été me déposer sous la porte de mon père, répliqua Jean Bout-d’homme.
— Eh ! bien ! je vais y aller », dit le loup.
Quand ils arrivèrent, Jean Bout-d’homme sortit du ventre du loup, se glissa rapidement dans la maison en passant par la chatière et, au même instant, saisissant le loup par la queue, il cria : « Venez, venez, père, je tiens le loup par la queue ».
Le père accourut, tua d’un coup de hache le loup dont il vendit la peau. Rentré chez ses parents, Jean Bout-d’homme vécut désormais heureux et tranquille.

Nérée QUÉPAT (René PAQUET) dans Mélusine, col. 41.
[1] C’est-à-dire sans le mâcher.