La Légende du Marientra

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Près de la route qui va d’Esves-le-Moutier à Ferrière-Larçon il est un endroit appelé « Le Marientra ». Autrefois chaotique et désert, il a. de nos jours bien perdu de son pittoresque. Une vieille et tragique légende conte à sa manière l’origine de son appellation bizarre. C’était « dans le temps» il y a. longtemps, bien longtemps. Une noce avait lieu dans ces parages. Sur une pelouse, au bord du chemin, la « jeunesse » menait joyeux tapage dansant et chantant au son aigre d’une vielle.

Soudain, au milieu des chants et des rires, le tintement argentin d’une clochette se fit entendre. Sur le chemin, un vieux prêtre s’avançait portant le viatique à quelque moribond. L’un des jeunes gens dit alors : «Jeunesse, je vous prie, cessez de danser car Jésus va passer ». A ces mots, ses. compagnons se mirent à railler et le marié s’adressant au «vielleux» lui ordonna de jouer ses airs les plus gais. Tout attristé ; d’une pareille attitude le jeune homme s’agenouilla et quand passa le prêtre, il se prosterna pieusement, indifférent aux sarcasmes et aux quolibets qui pleuvaient à son adresse.

Lorsqu’il releva le front un spectacle étrange s’offrit à ses yeux. Le prêtre avait disparu et l’on n’entendait plus la clochette argentine… Les « noceux » s’étaient reformés en cortège. Le « vielleux » en tête tournait avec frénésie la manivelle de son instrument dont il tirait les sons les plus étranges que jamais vielle n’ait donné. Les noceux suivaient en silence, bouches tordues, regards angoissés, tout leur être crispé comme s’ils eussent essayé d’échapper à l’emprise d’une main invisible et puissante.
Le cortège fantastique poussé par une force mystérieuse se dirigeait vers la masse grise des rochers voisins.

Parmi les blocs enchevêtrés de ronces et d’épines, un trou noir béait. Le vielleux y entra le premier, derrière lui, un à un les couples s’engouffrèrent. Sous les pierres sonores la vielle continuait de retentir. Cependant la musique endiablée s’assourdit et devint de plus en plus lointaine, comme si elle se fut enfoncée dans les entrailles de la terre.

Brusquement tout bruit s’éteignit… alors dans l’inquiétant silence un ricanement formidable, effrayant, monta, se répercutant parmi les rochers qui tremblèrent : Satan recevait dans son infernal royaume la noce impie et maudite !

Le jeune homme que sa pieuse conduite avait sauvée des flammes de l’Enfer raconta l’étrange scène dont il venait d’être le témoin horrifié.
L’endroit maudit reçut par la suite le nom de Marientra (ce qui donne en décomposant, le mari-y-entra).

André Renard en 1932