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Paru sur Le Petit Blaisois

Aujourd’hui chez vos libraires : Femme de Robe par Michèle Dassas

Le portrait d’une femme d’exception

Alors que l’actualité nous amène à débattre sur l’égalité salariale entre les hommes et les femmes, Michèle Dassas nous rappelle qu’au début du XXe siècle, des pionnières durent batailler ferme pour accéder à des professions réservées aux hommes. Jeanne Chauvin, née dans le Loiret, fut la première femme avocate à plaider.

Petit Solognot : Dans quelques jours sortira chez Marivole Femme de robe, votre nouveau roman. Qui se cache derrière ce titre ?
Michèle Dassas : Les avocats étaient autrefois appelés « hommes de robe », en référence à leur tenue vestimentaire. Jeanne Chauvin, mon héroïne, fut la première Française à exercer cette profession et à porter robe et rabat pour plaider. Or, avant de pouvoir s’inscrire au barreau et alors qu’elle était munie de tous les diplômes nécessaires, elle avait dû livrer un long et difficile combat que je raconte dans le livre.

P.S. : Dans tous les métiers, il y a toujours une première ! Pourquoi avez-vous choisi cette femme plutôt qu’une autre ?
M.D. : Tout d’abord, parce qu’elle est née dans notre région. A Jargeau, précisément, où elle ne resta toutefois que quelques mois. Son père était notaire, comme le mien. Ce qui, avec sa naissance dans une petite ville ligérienne, constituait deux points communs qui ont éveillé mon intérêt. J’ai désiré en savoir plus sur elle. Et en fouillant dans la presse de l’époque, je suis tombée sur une multitude d’articles, d’où a émergé une personnalité hors du commun qui m’a totalement séduite. Il fallait qu’elle fût vraiment courageuse et pugnace pour résister aux attaques dont elle faisait constamment l’objet !

P.S. : Peut-on l’assimiler à une féministe ?
M.D. : Le féminisme a de nombreux visages. Jeanne Chauvin ne fut jamais une féministe outrancière, caricaturale. C’était une combattante discrète et efficace, militant pour l’égalité des droits, ne revendiquant qu’une juste reconnaissance de ses diplômes. Elle ouvrit la voie aux autres femmes. Je lui reconnais le rôle de pionnière plutôt que celui de féministe pure et dure. Elle a, d’ailleurs, écrit un texte sur le féminisme et l’antiféminisme dans lequel elle livre clairement sa position. Ce document fait partie des morceaux choisis annexés à l’ouvrage.

P.S. : Vous décrivez son combat, mais apprend-on à connaître la Jeanne Chauvin intime ?
M.D. : Oui, bien sûr ! car derrière l’avocate, se cache une personnalité attachante, un être sensible, femme avant tout.

P.S. : Comment avez-vous pu le savoir ? Elle n’a pas écrit d’autobiographie.
M.D. : C’est exact, et jamais personne n’a rédigé de biographie sur elle. En lisant attentivement les interviews qu’elle donnait aux journalistes, j’ai pu juger de sa retenue, de sa délicatesse, de la façon très subtile qu’elle avait d’affirmer ses convictions. Elle a laissé de nombreux écrits dans différentes revues et une correspondance avec l’avocat belge Louis Frank. J’ai constaté qu’elle défendait la femme avec des arguments logiques, s’appuyant sur des lois, des études et sur le bon sens, sans jamais user d’invectives. Elle prouvait une grande connaissance de la condition féminine et une profonde humanité. En phase avec son époque de par son éducation bourgeoise qui lui dictait les convenances, elle était en avance sur son temps de par ses aspirations. Je me suis également basée sur des témoignages post mortem de ses amis lithographes. Tout ceci m’a permis de me forger une image de ce qu’elle fut vraiment.

P.S. : Et sa vie amoureuse ?
M.D. : Elle n’est pas oubliée. Un roman sans amour n’est, à mon sens, pas tout à fait un roman…


Femme de Robe par Michèle Dassas,
Préface de Marie-Aimée Peyron, Bâtonnier du barreau de Paris
éditions Marivole, en librairie le 15 mars et sur www.bouquine.org


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Femme de robe ou le parcours d’une combattante
Lorsqu’on voit aujourd’hui que hommes et femmes se partagent de façon fort banale les salles d’audience, aussi bien comme avocats que magistrats, il est difficile de croire qu’il y a un peu plus de cent ans, la justice était un monde d’hommes auquel les femmes n’avaient pas accès. « Robe sur robe ne vault » disait-on alors. Heureusement, en Europe comme aux Etats-Unis, des pionnières ont eu le courage de s’attaquer à ces privilèges poussiéreux et totalement injustifiés, si ce n’est par un machisme de bon aloi.
Michèle Dassas, après son roman très réussi sur Madeleine Sologne, dresse le portrait de l’une d’elles, Jeanne Chauvin, qui fut la première femme avocat de France (elle ne fut pas la première à prêter serment, ayant été « coiffée » au poteau par Olga Petit) mais fut la première à plaider devant un tribunal en 1901.
Avec le talent qu’on lui connaît de faire vivre dans ses romans des personnages féminins de chair, de sang et de sensibilité, Michèle Dassas dans son dernier roman Femme de robe paru aux éditions Marivole retrace le parcours de Jeanne Chauvin, dont le courage et l’opiniâtreté a permis aux femmes de pouvoir exercer ce beau métier d’avocat à l’image de Marie-Aimée Peyron, actuel bâtonnier du Barreau de Paris qui a préfacé le roman (que de chemin parcouru depuis 1900 !). Le roman nous permet de découvrir que Jeanne Chauvin, loin d’être un « bas bleu » desséché par les articles du Code Napoléon comme le disaient ses détracteurs de l’époque était une femme passionnée par son métier, féminine tout en étant féministe, pleine de sensibilité et proche de sa famille, sa mère et son frère Emile, secrétaire du Grand Orient et député de Seine-et-Marne qui aida sa sœur dans son combat jusqu’au vote d’une loi permettant aux femmes d’intégrer le barreau.
« J’ai plusieurs avocats dans ma famille dont mon beau-frère et ma sœur qui est actuellement bâtonnier de l’Essonne et je cherchais une femme de la région Centre qui avait livré un combat et dont la biographie n’était pas très connue, indique Michèle Dassas. J’ai donc découvert que la première avocate française, Jeanne Chauvin était née à Jargeau. Elle était très connue à l’époque et j’ai trouvé que c’était un personnage très intéressant à faire revivre. »
Pour son prochain roman, Michèle Dassas s’intéresse à une autre Jeanne, Jeanne Samary, égérie de Renoir.
F.M.


Extrait du livre : Chapitre 1

Samedi 2 juillet 1892
École de Droit de Paris, rue Soufflot
L’atmosphère est tendue à la Faculté de Droit de Paris. Depuis la fin de la matinée, une foule aussi bruyante qu’indisciplinée s’est agglutinée à l’entrée du bâtiment, entre les colonnes, avant d’envahir le corridor puis l’escalier en pierre menant aux étages. Il y a là des étudiants, mais aussi des curieux et des femmes venues soutenir l’une des leurs. Bientôt, le flot déborde jusqu’à la rue Soufflot et la place du Panthéon, gênant considérablement la circulation des hippomobiles.
L’événement, annoncé dans toute la presse, ne pouvait passer inaperçu : pour la première fois dans l’histoire, une Française briguera le titre de docteur en droit. D’aucuns s’interrogent, inquiets : n’est-ce pas un signe tangible de l’émancipation de la femme ? Certains redoutent la spirale infernale qui ne manquera pas d’ébranler l’ordre établi. D’autres y voient les prémices d’un progrès inéluctable et s’en réjouissent.
Trente minutes avant la soutenance, prévue à deux heures précises, la candidate est introduite par une porte latérale. Durant quelques secondes, le silence se fait. Le cœur battant, Jeanne, vêtue d’une robe bleu foncé ornée d’une simple collerette de dentelle, se dirige d’un pas faussement assuré vers la petite chaire qui lui a été réservée. Tête nue, elle a relevé ses superbes cheveux bruns en chignon. Chacun remarque une grâce innée dans sa façon de se mouvoir. La jeune femme se sait dévisagée, examinée de la tête aux pieds. Elle s’installe, feignant l’indifférence à la rumeur sourde qui reprend. Ceux qui ont la chance d’être assez proches la détaillent à l’envi. De taille moyenne, Jeanne a un teint mat que viennent éclairer de magnifiques dents blanches bien alignées, des yeux noirs étincelants d’intelligence ; un physique plutôt avenant, sans beauté particulière, certes, mais dépourvu de cette mine revêche que l’on prête ordinairement aux bas-bleus… Et pourtant les titres qu’elle possède sous-entendent de longues et obscures années d’études et désignent une vraie savante. À vingt-neuf ans, déjà détentrice de deux baccalauréats, Lettres et Sciences, Jeanne Chauvin, qui a obtenu deux licences, en philosophie et en droit, est également lauréate de la faculté : deuxième prix de droit civil et deuxième mention de droit romain.
À l’entrée de la salle, les commentaires vont bon train :
— Poussez-vous, je n’arrive pas à la voir ! s’exclame un étudiant.
— Moi non plus, mon vieux ! répond une voix.
— Laissez-moi entrer ! s’énerve un troisième.
— C’est plein. Pourquoi ont-ils choisi une salle aussi exiguë ? interroge une dame.
— Paraît-il que le grand amphithéâtre où la Roumaine Sarmiza Bilcescu avait soutenu sa thèse il y a deux ans n’est pas libre aujourd’hui !
— C’est bien dommage !
— Elle est repartie dans son pays. Cette fois, c’est une Française. Je vous fiche mon billet qu’elle demandera à accéder au barreau, si sa thèse est acceptée !
— Moi, je suis contre ! hurle un petit bonhomme, à la courte barbe grise, en brandissant sa canne à pommeau d’argent.
— Et moi donc ! réplique un grand maigre couronné d’un haut-de-forme, sûrement un professeur. La place de la femme est au foyer domestique !
Malgré le bruit, Jeanne tente de se concentrer. Elle rassemble ses forces. C’est le fruit de deux longues années de travail qu’elle va présenter et défendre. Elle s’est tellement exercée en prévision de cette séance… Que de soirées consacrées à la relecture de ses fiches avec son frère ou sa mère ! Que de nuits blanches ! Son cœur se serre. Elle a hâte que cet examen soit derrière elle et, en même temps, elle veut profiter de la parole qui lui sera donnée pour exposer sa thèse publiquement, apportant ainsi sa pierre au progrès de la condition féminine. Ses recherches lui ont permis de mettre le doigt sur des incohérences dans le traitement de la femme au cours des âges. Comme Émile, son frère, Jeanne a une soif viscérale d’équité. Elle se révolte contre toute forme d’exclusion.
Soudain, fendant péniblement la foule, s’approchent les quatre robes rouges des membres du jury, le doyen Beudant accompagné des assesseurs Gérardin, Esmein et Larnaude, qui prennent possession de leur estrade. Les appariteurs ferment les portes, repoussant au-dehors la jeunesse tapageuse qui vocifère de plus en plus.