L’Assignation

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UN vieux boulanger de Clermont, revenant de nuit, avec son fils, dans cette ville, fut attaqué par une bande de voleurs qui lui demandèrent sa bourse. Elle était malheureusement alors bien garnie ; et le cœur lui saigna, quand il entendit qu’il fallait la quitter. Il la tira pourtant de sa poche, mais d’une main tremblante, et la donna d’assez mauvaise grâce. Le fils, un peu moins timide, déclara qu’on ne le dépouillerait pas aisément et qu’il briserait la tête de l’audacieux qui oserait l’approcher.

Ces paroles suffirent aux brigands pour leur faire entendre qu’il portait une bonne somme. Ils laissèrent donc le père et se jetèrent tous ensemble sur le jeune homme. Il se défendit avec le courage d’un lion ; mais il succomba enfin sous le nombre, et après l’avoir assassiné, les voleurs le laissèrent nu comme un ver, et coururent sur le père, qui eut à peine le temps de se sauver dans les broussailles. Il tomba entre deux arbres entourés de buissons et y demeura, palpitant d’effroi, et presque inanimé.

Les bandits, ne le voyant plus, firent réflexion qu’il pouvait bien les dénoncer, et que le corps mort, s’il était trouvé sur la route, servirait encore à déposer contre eux ; c’est pourquoi deux d’entre eux le prirent et le jetèrent dans une marnière ; après quoi, ils coururent à d’autres expéditions.

Cependant, la femme du boulanger, ayant attendu toute la nuit son mari, fut dans une inquiétude inexprimable, quand elle vit le jour venir sans en avoir de nouvelles. Elle envoya dans les villages voisins où elle savait que son époux et son fils avaient passé la veille, et on ne lui apprit rien, sinon qu’ils devaient être rentrés à leur maison. Elle passa tout le jour et la nuit suivante dans une extrême agitation ; et alla le lendemain faire ses plaintes à la mairie.

On envoya des gendarmes de tous côtés, sans rien découvrir ; et personne ne pouvait donner le moindre renseignement sur le sort des deux boulangers.

Enfin, le quatrième jour, on résolut d’assigner le diable, qui se montrait souvent dans les environs de Clermont, et qu’on soupçonnait de les avoir égarés ou perdus. On écrivit la lettre d’assignation sur une feuille de parchemin vierge ; les huissiers, les gens de justice, le curé et plusieurs moines la signèrent, et la femme l’alla porter à minuit, sur un chemin croisé où elle ne s’amusa pas à attendre sa partie.

Le jour suivant, à onze heures du matin, la justice et une partie du clergé se rassemblèrent ; on ouvrit la séance ; l’huissier somma, par trois fois, le diable de comparaître, et l’ange des ténèbres entra par une fenêtre, avec ses cornes et sa figure accoutumée. Il demanda pourquoi on l’appelait.

Le curé fut prié de l’interroger ; il s’avança donc et le somma de lui répondre en toute vérité. « Tu n’as pas le droit de me parler en maître, lui répondit le diable.

— Eh ! pourquoi ?

— Parce que tu es impur. » Le curé, peu curieux d’en entendre davantage, se retira prudemment et laissa la place à son vicaire.

Celui-ci adressa la parole au diable qui le renia pareillement, en lui reprochant qu’il faisait des exactions sur les dîmes.

Un moine vint ensuite, qui avait manqué quelquefois à ses devoirs de chasteté, et qui entendit douloureusement révéler ses faiblesses.

Tous ceux qui osèrent s’avancer se retirèrent tout honteux, parce que le diable avait toujours quelque chose de désagréable à leur dire ; de sorte qu’on désespérait presque de s’instruire du sort des deux hommes perdus, quand quelqu’un conseilla de faire venir un saint ermite qui vivait dans la retraite, à une demie-lieue de la ville, et menait depuis cinquante ans la vie la plus exemplaire.

On l’alla chercher sur-le-champ, et dès qu’il fut en présence du diable : « Tu n’es pas encore parfait, lui dit-il, tu as volé une grappe de raisin, quand tu étais écolier.

— Il est vrai, répondit l’ermite, mais j’ai mis deux sous au pied du cep de la vigne.

— N’importe ! ces deux sous ne sont pas entrés dans la bourse du maître de la vigne.

— C’est juste ; un malheureux les a ramassés ; mais je n’en ai pas moins payé ma dette ; d’ailleurs la soif seule et non l’instinct du vol m’a fait cueillir cette grappe ; et, si j’ai péché, j’en ai fait pénitence. Je te commande donc, au nom du Dieu de vérité, de nous dire où sont les deux hommes qu’on cherche aujourd’hui ».

Le diable n’ayant plus rien à prétexter, répondit qu’il n’avait aucun droit sur eux, qu’ils avaient été arrêtés par des voleurs, que le corps du fils était dans la marnière du pied de porc, et que le père s’était enfourché à quelques pas de là, sur le bord de la route, entre deux petits arbres, auprès desquels on avait passé vingt fois, sans l’apercevoir. En finissant ces mots il disparut.

On courut dans le lieu désigné, où l’on trouva le père qui n’était pas encore mort. On le reconduisit à sa maison, et on lui prodigua des soins qui le ranimèrent. On jeta ensuite un pain de saint Nicolas sur la marnière, pour découvrir le corps du fils. Le pain mystérieux s’arrêta, en tournant trois fois à l’endroit où se trouvait le corps ; on le retira, et on lui rendit les honneurs funèbres.

J. s. C. de Saint-Albin