L’aventurier devenu roi

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25 mars 1736. Sur la plage d’Aléria, les insurgés stupéfiés regardent un étonnant personnage débarquer de la galère. La canne à bec de corbin des petits maîtres français, peu assortie à la robe ottomane, lui donne un aspect de bateleur, la perruque à l’anglaise et le chapeau de gentilhomme allemand attestent son haut rang, les traces d’usure du manteau et la rapière dénoncent l’aventurier.
Alchimiste ou astrologue, entremetteur mondain, agent secret, séduisant les uns, ruinant les autres, de bordel en couvent, de cachot en palais, de tripot en champ de bataille, il promène ses bottes et son éloquence à travers les cours d’Europe. I1 s’appelle Théodore et rêve d’être roi. En échange de ce titre, il promet d’apporter son aide aux chefs corses trop empêtrés dans leurs rivalités pour venir à bout de l’oppresseur génois.

Elu roi par le peuple au temps des monarchies de droit divin, sitôt achevé un sacre aux airs de mascarade, il lève une armée aux allures de cour des miracles. De quelle farce ou de quelle épopée surgit-il ? Est-ce le Ciel qui l’envoie, ou le diable ?

Au lieu de longer la côte, la galère avait effectué un large détour au point que Théodore ne pouvait l’apercevoir. Une voile suspecte croisant à la pointe du Cap avait incité le capitaine Dick à mettre entre les deux navires le plus de distance possible. Plus on approchait du but et plus était à craindre un risque d’arraisonne­ment. La traversée d’une coulée de brume qui s’était levée avait sensiblement réduit ce risque. Le capitaine avait cependant jugé plus prudent de s’immobiliser à un quart de mille d’Aléria et, pour être assuré que la voie était libre, attendre que revienne le canot du messager dépêché par Théodore auprès de Giafferi.

Dans la fièvre de l’attente, le baron n’avait pu s’endormir et avait passé sur le pont une nuit faite de mille silences et de mille éclaboussures de lune.A présent, sous la poussée des rameurs et du vent, la galère glissait à travers les nuées qu’allumaient de rose pâle les premiers feux de l’aurore.
– Nous y serons dans moins d’une heure, dit le capitaine qui avait rejoint le baron à la proue.
– Théodore se sentit pâlir. Dans moins d’une heure il serait confronté à une réalité qui pour lui n’existait jusque-là qu’à travers des mots. Le navire cinglait vers une terre où le chaos qui régnait était engendré autant par la puissance qui en opprimait le peuple que par la désorganisation et les rivalités de ceux qui luttaient pour s’en libérer. Et cette terre allait devenir son royaume ! Mais un royaume de bruit et de fureur dont, maintenant qu’il était près d’en aborder les rivages, il se demandait s’il posséderait assez de courage, d’autorité et de ruse pour le conquérir plus définitivement que par un sacre. Un sentiment mêlé d’exaltation et de panique s’insinuait dans sa poitrine. Il le laissait écartelé entre la peur de courir tête baissée vers un piège prêt à se refermer sur lui et l’irrésistible attrait de ce pouvoir qu’il avait poursuivi toute sa vie sans jamais n’en savou­rer que les ombres.

Comme, le vent ayant tourné, le capitaine s’éloignait pour diriger la manœuvre afin de tenir le cap, il demeurait à la proue, les mains encore crispées sur la rambarde, se demandant si le pouvoir et les honneurs désormais à portée de sa main valaient le risque d’aborder cette terre de tous les dangers.
C’est alors que le rideau de brume se déchira. Et Théodore demeura interdit, sans pouvoir détacher son regard de cette soudaine apparition : devant lui se dressait une montagne, entre un ciel et une mer d’un bleu dont l’intensité lui était jusque-là inconnue. La forêt qui la recouvrait débordait sur une étroite plaine jusqu’à la mer où des pins, des oliviers et çà et là des cerisiers en fleur se penchaient au-dessus d’interminables plages de sable ourlées par endroits d’une dentelle de rochers. Un nuage, le seul qui habitait le ciel et où semblait s’être réfugiée la nuit, s’étendait au-dessus du sommet. Il répandait une neige de mars dont les voiles fragiles, pourchassés par les rayons du soleil naissant, laissaient éclore de furtifs arcs-en-ciel avant de se dissoudre. Par moments, amenés par une timide brise, mêlés à des volées de pétales de fleurs de cerisiers, des essaims de flocons arrivaient jusqu’au navire. Tandis qu’en s’élevant un énorme soleil meurtrissait le nuage de blessures écarlates, le souffle coupé, à contempler ce paysage de terre promise, Théodore songeait qu’il ne pouvait exister de péril assez grand pour le faire renoncer à prendre possession d’une contrée aussi merveilleuse.