Le commerce des années 60 aux années 80…

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Personnage incontournable du bourg, le boulanger était présent dans chaque commune. Avec la disparition progressive des fours à pain dans les fermes et l’amélioration du réseau routier rendant les déplacements plus faciles, tous les habitants de la commune se rendent chez leur boulanger. Pour autant, ce dernier n’en reste pas moins itinérant et passe la journée sur les routes pour sa tournée hebdomadaire. En période de grands travaux, lorsque les paysans n’ont guère le temps de se déplacer, le boulanger tire d’appréciables revenus de sa tournée, surtout lorsqu’il s’agit de nourrir d’imposantes tablées lors des moissons ou du battage. Chaque commune comptant un nombre important d’exploitations, il partage sa semaine en plusieurs secteurs, chacun d’entre eux lui demandant bien une journée entière de déplacement. Il utilisait pour cela une voiture à cheval lui servant aussi pour ramener la farine des moulins et minoteries dont la plupart se situaient dans le Val de Loire. Aprés la Grande Guerre,le boulanger fut un des premiers, sinon le premier, à faire l’achat d’une camionnette pour effectuer plus rapidement ses tournées. La modernité n’atteint toutefois pas encore le four à pain fonctionnant toujours avec le pin de Sologne livré en « falourdes ». Dans le même temps, les boulangers des grandes villes délaissent le bois au profit du gaz, cela au grand dam des propriétaires fonciers pour qui cette vente réprésentait un débouché appréciable pour du bois n’ayant aucune autre valeur marchande. Les années 30 voient aussi les boutiques se moderniser et les vitrines s’éclairer. C’est la naissance de la boulangerie telle qu’elle existe de nos jours avec son comptoir, ses rayonnages, le tout bien séparé du four et du pétrin qui disparaissent de la vue du client. Désormais, la boulangère possède son propre espace où elle règne en maître et tient les cordons de la bourse.

Non loin de son compère le boulanger, se tient l’échoppe de l’épicier. À cette époque où les habitants, y compris ceux du bourg, vivent en autarcie, l’épicerie fournit essentiellement les biens de consommation courante, alimentaires ou non, que l’on ne peut produire sur place. Comme son collègue, l’épicier améliore peu à peu l’aspect intérieur et extérieur de sa boutique. Oubliée la triste pièce sans lumière, les murs humides et délavés et la poussière omniprésente flottant sur un bazar judicieusement organisé. Les épiceries se dotent progressivement de larges devantures de métal et de verre, de vraies vitrines comme « à la ville », qui les mettent en valeur. Reste que l’épicerie était le lieu où par définition, l’on trouvait « de tout ». D’ailleurs, l’épicier exerçait le plus souvent une double, voire une triple activité: coiffeur, mercier, cordonnier et le plus fréquemment cafetier-buraliste. Dans ces cas précis, la gestion de l’épicerie revenait à l’épouse qui recevait les autres ménagères du bourg pendant que le « patron » servait au zinc. Ces dernières trouvaient là tout ce qui était nécessaire à la bonne tenue de leur maison : textile, droguerie, instruments ménagers ainsi que divers produits alimentaires tels que les conserves de poisson, les pâtes, l’huile, le sucre ou le chocolat dont les panneaux publicitaires fleurissaient sur les façades des épiceries : Poulain, Menier… On y trouvait aussi les journaux quotidiens, nationaux ou régionaux, qui constituaient une part toujours croissante des ventes grâce au recul de l’illetrisme.

Bien que chaque ferme élevât les animaux dont elle se nourrissait, chaque commune possédait son boucher et son charcutier, ou du moins, un commerçant assurant les deux professions. En effet, « tuer le cochon » ne procurait pas de la viande fraîche toute l’année, surtout si l’on ne pouvait n’en élever qu’un. Quant à la viande de bœuf, il était exclu d’abattre une des vaches de son troupeau, elle était d’un bien meilleur rapport vivante, fournissant lait, crème et beurre tout au long de l’année. C’est pourquoi le boucher-charcutier ne manquait assurémment pas de clientèle y compris dans les régions les plus rurales.

À ce trio, n’oublions pas d’adjoindre un quatrième commerce sans lequel un bourg de Sologne, et n’importe quel bourg de France d’ailleurs, n’aurait pas été le même : le café. Haut lieu de la sociabilité villageoise, les cabarets, bistrots, estaminets et autres auberges, (tant de noms sont utilisables pour les définirà ne manquaient jamais à l’appel. La moindre petite commune, jusqu’aux années 50, compte plusieurs débits de boisson, qu’il soient au centre du bourg, près de la gare, du canal, de la « grand-route », voire perdus dans quelque petit hameau isolé du village. Exemple, la commune de Pruniers-en-Sologne en comptait six dans les années 30 : trois dans le centre du bourg et autant sur la route de Selles à Romorantin, profitant du passage sur cette route très fréquentée et, également, de la proximité du camp militaire de Gièvres. Le café était un espace d’échanges et de convivialité entre gens du bourg et des campagnes, où l’on concluait des affaires, où l’on discutait aussi bien du temps et des futures récoltes que de politique. C’était souvent là que se déroulaient les campagnes électorales. Le cabaret faisait pendant à l’église et accueillait les réunions des républicains, chaque camp regardant l’autre de travers : les « rouges » et « laïcards » contre les « bigotes » et les « calotins » sortant de la messe. En effet, le cabaret était souvent plein le dimanche matin et les gens s’y attardaient plus longtemps, alors qu’en semaine on ne faisait qu’y passer tôt le matin pour un « coup de gnôle », le midi pour prendre un apéritif et en fin de soirée pour y boire un « canon de rouge » en tapant le carton.

On retrouvait en ville la plupart des commerces existant dans les campagnes. La seule différence notable était que chaque boutique était inféodée à un seul type de commerce. Les rues des petites villes de Sologne (qu’il s’agisse de Romorantin, Selles, Salbris, Lamotte, Aubigny, La Ferté-Saint-Aubin) ou du Val de Loire possédaient toutes une foule d’échoppes de toute taille et en tout genre qui peuplaient les rues commerçantes de leur centre-ville : chapeliers, couteliers, droguistes, herboristes, grainetiers… En outre, chacune de ces villes comptait des quartiers à sa périphérie dont l’éloignement d’alors est aujourd’hui masqué par la continuité de l’urbanisme. Ces quartiers relativement autonomes, tel celui du Bourgeau à Selles-sur-Cher, et qui ressemblaient encore à de modestes hameaux, conservèrent leurs petits commerces alimentaires et leurs artisans, qu’il soient menuisier, charpentier ou serrurier.
Il n’est pas encore question à cette époque de grandes surfaces, tout juste s’est-il créée dans les années 30 les premiers commerces libre-service répondant à la demande d’une population urbaine et ouvrière à faibles revenus. Chaque chef-lieu de canton vit arriver ce type de magasin, à mi-chemin entre l’épicerie traditionelle et la grande surface, sous les enseignes du Familistère, des Docks de France ou bien encore de SPAR.

Chaque ville, mais aussi certains villages, s’animaient une fois par semaine, le jour du marché. De fait, il y avait au tournant du siècle, quel que fût l’endroit en Sologne, la possibilité d’aller chaque jour au marché. Prenons l’exemple de la Sologne du Loiret : le lundi, marché à Orléans, Sully, Olivet ; le mardi, Sennely et Tigy ; le mercredi, Ligny, Jargeau, Coullons ; le jeudi, La Ferté-Saint-Aubin et Meung-sur-Loire ; le vendredi, Cléry et Châteauneuf-sur-Loire et enfin le samedi, Beaugency et Orléans. Il en allait de même pour les deux autres départements, les marchés des chef-lieux de canton restant l’attraction numéro un de la semaine. Par exemple, le mardi avait lieu le marché d’Argent dans le Cher, et dans le Loir-et-Cher celui de Romorantin le mercredi, ceux de Selles, Bracieux et Salbris le jeudi, et de Contres et Lamotte-Beuvron le vendredi. Les marchés drainaient une grande partie des paysans qui, le jour dit, convergeaient vers la ville, en un défilé ininterrompu de carrioles et de voitures à chien. Ils y venaient à la fois pour acheter et pour vendre, procurant ainsi un regain d’activité aux commerçants et aux cafetiers. Arrivés sur place, les paysans mettaient leurs chevaux dans les écuries que possédaient les cafetiers, où ils laissaient également leur charrette en dépôt, revenant à midi déjeuner sur le pouce. Si la cité possédait une halle ressemblant peu ou prou à celle, encore visible, de Bracieux, le reste du marché se structurait autour d’elle ou bien alors s’installait sur la place du centre-ville, la bien-nommée « place du marché », pour s’étendre dans les rues adjacentes. La municipalité y mettait à disposition des exposants des ramées où chacun pouvait trouver un emplacement à la mesure des produits qu’il avait à vendre. Contre cet emplacement, il se devait bien entendu de payer un droit de plaçage à un agent municipal. L’essentiel des produits vendus consistait donc en denrées agricoles : grains, légumes, bovins, porcs, chevraux, volailles, beurre, œufs et fromages. Une grande partie était achetée par des grossistes qui se livraient alors à d’âpres négociations avec des interlocuteurs aussi rusés qu’eux. Toutefois, le consommateur citadin pouvait lui aussi trouver son bonheur en parcourant les étals et en achetant directement au producteur. Ce dernier profitait de cette journée pour quelques achats exceptionnels : vêtements, outillage… plus quelques douceurs qui ravissaient les enfants, pour qui la venue au marché était un vrai jour de fête.

G.B.