Le Diable et le Paysan

/ Contes et Légendes / / Touraine /

Conte de Rabelais

E n ce temps-là, les diables, jeunes ou vieux, avaient l’habitude, pour se distraire, de venir passer leur temps parmi les hommes. Un jour, un petit diable (il ne savait encore ni lire ni écrire) s’en vint trouver, afin de le tourmenter, un pauvre paysan qui travaillait sa terre.
– Que fais-tu donc là, paysan ?
– Comme vous voyez, je laboure mon champ…
– Je vois, répondit le diable. Le malheur, c’est que ce champ n’est pas à toi !
Aux temps anciens, continua le jeune diable, tout ce pays nous fut donné, à nous autres diables. Toutefois, je n’ai guère de goût pour travailler la terre et j’accepte de te laisser le champ. Mais à une condition : c’est que nous partagerons le profit.
– Je veux bien, répondit le laboureur, un peu effrayé.
– Nous ferons deux lots : l’un sera ce qui poussera dans la terre, l’autre ce qui poussera dessus.
Le choix m’appartient, dit encore le diable, car je suis de noble race et tu n’es qu’un paysan. Je choisis ce qui sera en terre, tu auras le dessus. En quel temps sera la cueillette ?
– A la mi-juillet, répondit le laboureur.
– En attendant, dit le diable, travaille, paysan, travaille : c’est ton métier!
A la mi-juillet, le diable, escorté d’une bande de petits diablotins, fut exact et se trouva devant un beau champ de blé. Aussitôt, le paysan se mit à moissonner et à lier de belles gerbes, pendant que les diables arrachaient péniblement les racines.
Le jour du marché, le paysan vendit très bien son blé et sa paille, tandis que les diables ne tirèrent pas un liard de leurs tas de chaume.
– Tu m’as trompé, cria le diable. Mais l’an prochain, il n’en sera pas de même. Que comptes-tu semer ?
– Je pense semer des raves, dit le paysan.
– Entendu, décida le diable, sème donc tes raves. Cette année, je prends ce qui sera sur la terre, tu auras le dessous. En attendant, travaille, paysan, travaille : c’est ton métier !
Bientôt revint le temps de la cueillette. Le petit diable et sa compagnie de diablotins se mirent à couper les feuilles. Pendant ce temps, le paysan empilait en gros tas les magnifiques raves. Au marché, le paysan les vendit facilement, tandis que le diable ne récolta que moqueries pour ses feuilles fanées.
Il en fut tellement vexé qu’on ne le revit jamais plus au pays.

François RABELAIS, Le Quart Livre