Le formica

/ Berrichon / / Reportages /

Les meubles de famille se sont transmis de génération en génération pendant des siècles. A l’aube des années cinquante, la maison paysanne était encore meublée du buffet deux corps en chêne et en merisier, patiné par le temps, qui abritait aussi bien la vaisselle que les piles de draps. Au centre de la pièce principale, trônait une table ronde avec des abattants et des chaises paillées. La maie avait été reléguée dans la remise car on ne pétrissait plus le pain. Elle avait parfois trouvé une seconde vie en stockant le son pour les cochons. La grande pendule comtoise achetée par l’arrière grand-mère, égrenant inlassablement les heures, sauf si un membre de la famille avait pris envie d’un carillon plus moderne. La cuisinière à bois placée devant la cheminée laissait son tuyau noir s’enfoncer dans le conduit. Derrière la porte, il y avait toujours la bassie en pierre avec le seau en fer galvanisé car l’eau se tirait toujours au puits. Souvent il subsistait tout au fond de la pièce principale, un lit de coin recouvert de son gros édredon rouge. Sur une tablette, le poste TSF gardait la famille en lien avec le monde.

Quand sont arrivées les années soixante, les femmes des campagnes ont commencé à rêver de modernité, d’eau courante, d’électro-ménager et de cabinet de toilette. Des nouveautés qui avaient fait leur apparition à la ville et dont elles entendaient parler à la radio. Les paysans les plus évolués avaient fait installer une pompe dans leur puits, supprimant la corvée d’eau. Mais la ménagère devait tout de même aller remplir son seau dans la cour au robinet situé au-dessus de l’abreuvoir des animaux. Quelle révolution quand l’évier a pris la place de la bassie et qu’il suffisait de tourner le robinet pour obtenir une casserole d’eau ! Fierté de la ménagère si bien dotée et regards d’envie des voisines car dans les petites communes rurales, il a fallu attendre les années soixante dix pour que les municipalités installent partout l’eau courante.

Parallèlement, les maisons ont commencé à se transformer. On ne pensait pas encore aux WC, se contentant des cabinets au fond du jardin. Mais le cabinet de toilette doté d’un lavabo commençait à arriver sans eau chaude dans un premier temps. La douche se prenait aux douches municipales quand il y en avait dans la commune.
Les brocanteurs ont alors flairé les bonnes affaires. Ils ont sillonné la campagne en proposant aux jeunes femmes d’échanger leur vieux buffet deux corps encrassé contre un buffet en formica à la surface aussi brillante qu’une glace, qui se nettoyait d’un coup d’éponge. Et cela a marché ! Les deux partis se réjouissant de la bonne affaire. Même chose pour les tables rondes. Ces mêmes brocanteurs reprenaient également plenties et édredons de plumes, offrant une couverture à la place. C’est ainsi que peu à peu les maisons paysannes se sont converties au modernisme et les chaises paillées remplacées par le formica, véritable engouement du moment.

Jeanine Berducat

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterPin on PinterestEmail this to someone
partagez !