Le loup-garou victime

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Une histoire de loup-garou

Le vieil Armand Maréchal me raconta un jour l’aventure qui lui était arrivée, il y avait beau temps, dans sa jeunesse, alors qu’il n’était encore qu’un simple bricolin au domaine des Rauches.
La fermière était malade depuis plusieurs jours déjà. Le maître envoya le gamin quérir le médecin de Préveranges en lui commandant bien de rapporter une miche de pain blanc pour la maîtresse.
Le petit connaissait le pays par cœur, aussi, pour rentrer au domaine, prit-il au plus court et coupa par les tailles. Bien qu’il eût marché d’un bon pas, la nuit vint à le surprendre au milieu de la brande.
L’endroit était sinistre et de mauvais renom. Heureusement, la lune était à son plein et éclairait assez pour que le gamin puisse trouver son chemin.
Armand serrait fort la tourte de pain frais que le père Leprat lui avait donnée au sortir du four. C’est dire si elle sentait bon et si le gosse en aurait bien soutiré un quignon ! Mais que conter au maître s’il revenait avec un pain entamé ?
Traversant les bruyères qui envoyaient leur senteur âcre, Armand entendit remuer derrière lui.
Il se retourna et vit fondre sur lui un incroyable loup-garou.
Le gamin eut si peur que ses sabots se fichèrent dans le sol.
Le garou se fit menaçant.
Se ressaisissant, Armand pensa au pain, en lança un morceau dans la gueule de l’animal et s’enfuit en courant.
Quand le loup eut avalé, il se mit à poursuivre le gosse qui lui recoupa un bout de la miche et reprit sa course tandis que le garou mangeait, et ainsi de suite jusqu’à ce que, par bonheur, il arrive au pied du calvaire de Bagneux, à l’entrée du domaine des Rauches.
Le gamin envoya à l’animal ce qui restait du chanteau en disant : « Va, et que Dieu change ton sort ! »
À cet instant, le garou fit demi-tour et disparut dans la nuit.
En arrivant, hors d’haleine, Armand raconta sa mésaventure à son maître.
« Bah ! fit le fermier, ça n’est rien p’tit, si ce pain a servi à sauver une âme. »
Plusieurs mois après, le fermier et son bricolin se rendirent à la foire de la Berthenoux pour y acheter une jument. Ils firent plusieurs fois le tour du champ de foire sans trouver une bête qui puisse leur convenir tant les prix étaient élevés.
Sur le chemin du retour, ils furent abordés par un inconnu.
« N’aviez-vous pas l’intention d’acheter une bête ?
– Bien sûr que si, répondit le fermier, mais nous n’en avons trouvé aucune à notre goût.
– Venez avec moi, fit l’homme, j’en ai trois à vendre, vous choisirez. »
Arrivés à l’écurie, le fermier fut bien étonné de voir des bêtes aussi resplendissantes.
« Je crains, mon brave, de ne pouvoir faire affaire avec vous tant mes moyens sont modestes.
– Passez ce licol au cou de celle qui vous plaît, elle est à vous, je ne vous demande rien », dit l’inconnu en lui tendant une corde.
Devant le fermier interloqué, l’inconnu enchaîna : « Par les paroles que votre domestique a prononcées, il m’a délivré du sort qui m’avait été jeté. Soyez remercié en ramenant cette bête à votre domaine. Cela vaut bien pour une miche de pain ! »

Gérard BARDON