Le parent du bouillon de la poule

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Le père Eugène, curé de Chârost avait été nommé Prévôt du Roy et avait quitté sa belle paroisse pour s’installer à Bourges. Un jour de foire Jacques Coeur, il croisa Emile Martinau, son ancien sacristain, du temps où il était à Chârost. Le bon prévôt Eugène fut tout heureux de revoir Emile il le remercia du bon service que celui-ci lui avait apporté. Il lui demanda des nouvelles du pays et ils évoquèrent ensemble le souvenir des bons paroissiens. Il invita Emile chez lui et lui fit servir une collation qui se composait d’une bonne soupe, d’un peu de fromage et d’un verre de vin.
Pour remercier son ancien curé de cet accueil, Emile lui offrit une poule, il prit congé du prévôt; et il s’en retourna à son village. Il raconta à aux paroissiens la belle réception que lui avait faite leur ancien curé.
Huit jours plus tard, un autre paysan de Chârost se présenta chez le prévôt :
– Il me semble vous connaître dit le prévôt, vous êtes un de mes anciens paroissiens de Chârost. Qui êtes-vous et que voulez-vous ? lui demanda-t-il.
– Monsieur le prévôt, répondit le paysan, je suis Lucien le frère d’Emile qui vous a fait cadeau d’une poule.
-Entrez à la maison, dit le prévôt. Et il ordonna à sa servante de lui servir une soupe et un verre de vin. Le paysan mangea, salua le prévôt et s’en alla.
La semaine suivante vint un autre paysan.
– Salut, à la grâce de Dieu, monsieur le prévôt.
– Je n’ai pas le plaisir de vous connaître.
– Je suis le beau-frère du frère de celui qui vous a fait cadeau d’une poule, je suis de Saint-Caprais.
Le prévôt lui donna à lui aussi de la soupe et le vin.
Une semaine plus tard, le cousin du beau-frère du frère, se présenta, et le prévôt lui offrit une collation, puis vint le tour du neveu du cousin du beau-frère, puis de l’oncle du père du cousin de celui qui avait donné la poule…
Cela n’en finissait plus, le curé se demandait si tout le pays, toute la paroisse de Chârost et les paroisses voisines n’allaient pas venir se restaurer chez lui à l’occasion d’un voyage à la capitale du duché
– Le prévôt confia à Mathilde, sa servante, que toute cette affaire commençait à fort l’ennuyer. L’ancien curé ne voulait pas que sa maison devienne une auberge. Il donna à Mathilde des instructions pour remédier à cette étrange situation.
Le dimanche suivant, un paysan de Saint Florent vint saluer le prévôt.
– Monsieur le Prévôt, je suis le cousin du frère de l’oncle qui est en famille avec la fille de votre ancien sacristain de Chârost.
– Entrez mon bon ami !
– Comment vous portez-vous, monsieur le prévôt ?
– Très bien mon ami ? Que vous faut-il ? Je suis toujours heureux de retrouver un paroissien d’une paroisse voisine que je n’avais encore jamais rencontré. Vous me donnerez des nouvelles du pays.
– Le paysan s’attendait à se qu’on lui serve une bonne soupe. Il vit Mathilde apporter une grande marmite qui fumait et lui servir une bolée d’un liquide qui avait la bonne odeur de bouillon du boeuf. Il commença à souffler dessus pour la refroidir et il en prit une belle cuillerée et la mit dans sa bouche. Mais, aussitôt fait, il fut pris d’une grande envie de vomir… Ce qu’il prenait pour de la bonne soupe n’était que de l’eau chaude avec avec quelques essences dont Mathilde tenait le secret de sa mère pour préparer un vomitif.
Il tenta de faire comprendre à Mathilde qu’il y avait un problème avec sa soupe. Mais le prévôt intervient aussitôt et dit d’un ton sérieux qui cachait mal une mine enjoué  :
– Mon ami, vous venez de boire le parent du cousin de l’oncle du frère du beau-frère du frère du bouillon du bouillon de la poule.
Le pauvre paysan qui, au fond, était plus audacieux que berlot se contenta de saluer le prévôt poliment et de déguerpir. Il s’en alla, apprenant de cette leçon que si une personne fait des politesses à une autre, on montre beaucoup d’indiscrétion en allant en foule en recevoir la récompense.
Cette historiette est devenu un proverbe dans le pays de Chârost : si quelqu’un se vante d’être en parenté avec un notable ou un homme bien connu, à Chârost, on dit : «Il est parent comme le parent du bouillon de la poule» pour signifier qu’il en est parent éloigné.

Depuis un manuscrit rédigé sur un vieux cahier d’écolier, trouvé sur une brocante à Châteauroux. Origine, date et auteur inconnus