Le passeur du Ponein

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Il y avait une fois en Bugey, un passeur qui exigeait, outre les deux sous du passage, un baiser de toute jeune femme ou jeune fille qui entrait dans son bateau, et il les embrassait comme un fou.

Un soir, il vit s’avancer timidement une veuve hésitante, craintive, tout habillée de noir, et pouvant à peine se soutenir ; elle mit le pied sur le bateau et tomba, toute en larmes, sur un banc. Sous ce manteau de deuil, le batelier crut deviner une femme jeune, élégante, peut-être jolie. Elle était seule, étrangère au pays, sans doute ; c’était une occasion bonne à saisir, et il n’était pas homme à la manquer. Il reçut les dix centimes du passage, saisit sa perche et s’éloigna du bord. Dès qu’il fut au fil de l’eau, il s’élança vers la passagère et voulut la prendre dans ses bras. Epouvantée, la pauvre femme résista; elle protesta, supplia, poussa des cris d’appel ; mais elle était loin de tout secours et nul ne lui répondit. La lutte n’était pas égale.

La malheureuse fléchit ; et lui, furieux de la résistance, d’une main brutale, lui arracha son voile, l’étreignit, et vainqueur, cette fois, s’efforça d’approcher d’elle son visage pour l’embrasser. Mais alors la veuve rejeta elle-même au loin son manteau, sa robe et ses voiles, et le batelier épouvanté vit qu’il tenait dans ses bras le prince des ténèbres, le démon, qui le regardait en ricanant.
– Tu es à moi, lui dit le méchant esprit, et c’est moi qui t’embrasserai.

Alors, d’un geste, il brisa la corde qui retenait la barque et prit dans ses bras de fer le misérable, il le couvrit d’un manteau de feu qui, bientôt, les entoura tous deux ; et, brûlant comme deux torches vivantes dont les flammes éclairaient la nuit, l’homme et l’Esprit commencèrent un voyage comme l’imagination n’osa jamais en rêver. Malgré les hurlements du nouveau damné, la barque descendit la rivière, passa devant Neuville, Pont-d’Ain, Varambon, Priay, Chazey, Anthon ; sur le Rhône, elle se mit à voler comme un oiseau, traversa Lyon, Vienne, Valence, Avignon, Arles. Attirés par des cris affreux, les riverains, penchés sur les bords, voyaient briller comme un météore ces deux corps qui brûlaient en se tenant embrassés. Au matin, la barque et les voyageurs disparurent dans les flots de la mer.

Aimé VINGTRINIER Souvenirs du Bugey, « L’Express de Lyon » 18 octobre 1898

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