Le procès de Savigny

/ Ardennais / / Reportages /

Le 23 décembre de l’année 1456, un événement douloureux mit en émoi le village de Savigny, dans les Ardennes. Un enfant de cinq ans, nommé Jean Martin, fils d’un cultivateur de l’endroit, s’étant aventuré dans un enclos où se trouvaient parqués une truie est ses petits, fut renversé, piétiné et cruellement mordu par ces animaux.
Comme vous le savez sans doute, la race porcine est coutumière du fait et, à maintes reprises, on a eu à déplorer, dans les campagnes, des accidents analogues.
Aux cris de l’infortuné petit garçon, des paysans accoururent à son secours et le transportèrent chez le mège, sorte de médecin rustique de cette époque, qui lui donna des soins.
Quant aux méchantes bêtes, auteurs du méfait, on les conduisit sous bonne escorte à la prison du château où on les enferma ; puis une instruction fût ouverte par «noble homme Nicolas Quarroillon, écuyer, juge de Savigny.»
De nombreux témoins ayant été entendus, de longues formalités de procédure accomplies, les délinquants comparurent le 10 janvier 1457 devant un tribunal composé du juge et de deux notables.
L’audience se tint en plein air, «près des fossés du Chastelet de Savigny,» dit le manuscrit de la Bibliothèque Nationale qui relate ce singulier procès.
Bien ligotée, la truie, suivie de ses six pourceaux, fut amenée devant ses juges.
Vos vous doutez de la mauvaise tenue que durent avoir les accusés !
Le procureur de la châtellenie prit la parole pour déclarer coupables de blessures graves les comparants, qui étaient défendus par leur propriétaire, un nommé Jean Bailly. A l’encontre de celui-ci, dit le manuscrit du temps, par la voix de l’organe de l’honorable Me Benoist Milot d’Ostun, licencié en lois et bachelier en décrets, conseiller de Monseigneur le duc de Bourgogne, il fut exposé que le mardi avant Noël la truie et les six cochons lui appartenant et présentement prisonniers, avaient commis et perpétré blessures et meurtrissures sur la personne de Jean Martin , de Savigny…
Jean Bailly, n’ayant rien trouvé à dire pour la défense de ses bêtes, le juge prononça l’arrêt suivant : « Ayant pris conseil avec sages et praticiens, et ayant aussi considéré en ce cas l’usage et la coutume du pays de Bourgogne, ayant Dieu devant nos yeux, nous disons et prononçons par notre sentence définitive : la truie de Jean Bailly, pour raison de blessures et meurtrissures par elle commises et perpétrées sur la personne de Jean Martin, de Savigny, sera confisquée pour être remise à la justice et envoyée au dernier supplice, et être pendue par les pieds à un arbre esproné » – c’est-à-dire fourchu – « et aussi nous dison par notre dite sentence en ce qui regarde les petits de ladite truie, comme il n’est pas prouvé que ces cochons aient mordu ledit Jean Martin, l’on remet leur cause aux autres jours. »
« En outre, nous juge dessus nommé faisons savoir à tous que nous avons fait délivrer ladite truie à Maître Etienne Poinceau, maître de la haute justice ».
En conformité de l’arrêt que l’on vient de lire, l’animal condamné fût conduit sur une charrette au lieu du supplice et pendu par les pieds de derrière.
Le mois suivant, le juge rendit une sentence faisant grâce de la vie aux petits pourceaux, mais les confisquant au profit de la dame châtelaine de Savigny.
Le fait que nous venons de raconter n’est pas isolé dans les annales du moyen âge.
Parfois la bête comparaissait habillée en homme. Il faut croire que nos aïeux avaient une singulière conception de la majesté de la justice pour agir de la sorte.
Ce ne sont pas seulement les porcs que nous voyons traduits devant les tribunaux, mais aussi des chevaux, des taureaux, jusqu’à des insectes.
On lit dans l’Histoire du duché de Valois qu’un taureau ayant percé un homme de ses cornes, Charles, comte de Valois, donna ordre d’appréhender le taureau et de lui faire son procès.
On se saisit de la bête. Les officiers du comte se transportèrent sur les lieux pour faire les informations requise et, sur la déposition des témoins, ils constatèrent la vérité du délit. Le taureau fût condamné à être pendu. L’exécution de ce jugement se fit au gibet de Moisy-le-Temple.
Enfin, les registres de Dijon constatent qu’en 1389 un cheval fût condamné à mort pour avoir occis un homme.
Ne nous étonnons pas si, à cette époque d’ignorance où l’on condamnait à tort et à travers des animaux inconscients de l’atrocité de leurs actes, on laissait tant de crimes humains impunis.

Jacques DAVIA (1899)