Les embarras de Gillette

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« Du temps que le bonhomme Rabelais écrivait les histoires de Gargantua et de Pantagruel, il y avait à Chinon une demoiselle du nom de Gillette, qui était la plus parfaite de la ville par la renommée et par la beauté. Elle allait à la messe, le dimanche, en gentil costume, avec sa gouvernante, et elle édifiait tout le monde sur son passage à cause de la modestie de son visage et de la décence de sa tenue. Aussi le pays l’avait-il en grande vénération, et l’on se plaisait à citer l’exemple de certaines personnes qui se découvraient devant elle comme elles eussent fait en présence de Notre-Dame de la Vierge.
Le père de Gillette, en bourgeois avisé et tenant à l’honneur de sa maison et de ses affaires, s’était hâté de la soustraire aux entreprises de cent godelureaux propre à tourner le cœur d’une jouvencelle, sans rime ni profit, en la promettant tout uniment, et avant qu’elle n’eut eu le temps de dire « ouf », à un nommé Nicolas Cocquebelle, ayant du fond et de l’honnêteté, quoique homme de loi.
Nicolas Cocquebelle, admis à faire sa cour, s’en acquittait avec une ponctualité et une mesure à quoi personne ne pouvait trouver rien à redire. Il n’y avait pas un désir de sa fiancé qu’il ne fût prompt à satisfaire, et il lui arrivait d’aller au devant même des caprices auxquels sont sujettes les personnes les plus accomplies.
Du Diable si l’on sait comment il se fit que, bien avant le temps d’épouser Nicolas Cocquebelle, la gracieuse Gillette se sentit envahie par un désir si soudain, si particulier, et en même temps si opposé en apparence à ses fantaisies ordinaires, qu’il échappa complètement à la perspicacité de l’homme de loi.
En effet, ce benêt de Cocquebelle, ayant établi à date fixe l’échéance de son bonheur, n’allait pas jusqu’à admettre que l’on pu escompter la valeur, sous un prétexte quelconque, sans faire une opération désavantageuse. Or, en prud’homme qu’il était, il entendait que son avantage gouvernât sa passion ; ce qu’il fit qu’il demeura serein comme la baguette d’un huissier, en présence d’une gorgerette qui s’échancrait de jour en jour sous le menton de Gillette, et qu’il ne leva pas une main plus haut que l’autre à la vue d’un sein aussi impatient de quitter le nid que le petit d’un oiseau définitivement garni de plumage.
– Cocquebelle, dit Gillette un soir qu’ils étaient assis l’un à contre l’autre sous la treille qui garnissait le mur de la maison, Cocquebelle, vous ne m’aimez point !
– Est-il possible, s’écria le clerc en élevant ses deux grands bras maigriots vers le ciel où courait la lune au travers de petits nuages de coton ; Mademoiselle Gillette, vous offensez Dieu, pour le sûr, en tenant de pareils propos !
– « Mademoiselle Gillette » par-ci, « Mademoiselle Gillette » par-là, ; vous n’avez à la bouche que le nom de « Mademoiselle Gillette », et vous êtes bien poli. N’empêche que vous ne marquez pas du tout que vous m’aimiez…
– Mais quelles marques voulez-vous donc que je vous fournisse, Mad… ?
– Quelles marques ? Quelles marques ? fit Gillette en éclatant de rire ; ce n’est pas assurément celles que l’on met au coin d’un mouchoir… Ha ! ha ! ha ! Monsieur Cocquebelle, je suis votre servante !…
Et elle s’échappa, prompte comme une mouche, en troussant sa cotte au-dessus de deux fins mollets ronds et dodus.
* * *
« Seigneur, mon bon Dieu ! dit Gillette en trottinant le long de la rivière, à l’heure où sonnait l’Angelus du soir, coupez-moi tout de suite mes bras blancs et les petits tétons que vous me fîtes poussés ces temps-ci, si vous ne pouvez m’ôter la grande envie que j’ai de me les faire amignonner spécialement par un garçon jeune et bien fait. »
– Holà, ma belle enfant, cria quelqu’un qui s’en revenait à pas fermes par le chemin de halage, où allez-vous, s’il vous plaît ?
– Je vais, monsieur, dit Gillette, où il vous plaira, car la soirée est douce, et, autant que j’en peux juger à la lumière de la lune, votre figure me revient assez…
– Tudieu ! fit l’homme, voilà franc langage de catin ! et, par les cornes de mon père, qui fut grand cocu au pays de Saumur, Bourgueil et autres lieux, c’est le langage qui me plaît. Je suis rond en affaires, et je n’échangerais pas une seule ribaude un peu charnue contre cent dames mijaurées, propres à vous laissez blanchir le cheveu auparavant que de baisser le pont-levis !…
– Vous êtes bien malappris, monsieur, répliqua Gillette,  ou vous vous trompez grandement, – à moins que langage de catin, comme vous dites, et langage de vice, n’aient parfois de la ressemblance ; – sachez, Monsieur, que je ne suis point ribaude, mais pucelle….
– Ouias ! fit le personnage, voyant qu’effectivement la demoiselle rougissait de la liberté de ses propos ; vous êtes pucelle ! Grand bien vous fasse, ma petite, quant à moi, je suis pressé et, en outre, marguillier de ma paroisse ; or le bris d’un pucelage prend plus de temps qu’il n’en faut pour enfoncer portes et fenêtres de maison close et rend un bruit plus désavantageux dans le dos d’un honnête homme… Bonsoir !
* * *
Gillette poursuivit son chemin, le long de la rivière. « Ah ! soupirait-elle ingénument, j’eusse pris mon saint patron à témoin que l’état de pucelle avait bonne odeur au nez des hommes, ainsi que me l’apprit ma gouvernante ; mais si le parfum n’en est pas plus efficace que je ne l’éprouvai vis-à-vis de cet âne de Cocquebelle et de ce monsieur qui vient, en dernier lieu, de tourner les talons, ce n’est pas la peine, en vérité, de prendre tant de soins qu’il ne s’évente. Aussi nous allons bien voir !… Dieu soit loué : Voici précisément le fils de maître Labattue, drapier, qui ne cesse de me couler des œillades de flammes pendant tout le temps des offices du dimanche ; il est joli, frais et frisé comme l’Enfant-Dieu, et il va profiter de l’occasion pour me déclarer l’amour qui le consume.
– Bonsoir, Monsieur Labattue !
– Bonsoir, Ma… Made… Mademoiselle…
– Eh bien ! est-ce que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur Labattue ?
– Si fait ! oh ! si fait ! Je vous reconnais, Mademoiselle Gillette !…
– J’ai du plaisir à vous voir, Monsieur Labattue !
– Oh ! Mademoiselle !…
– Vous avez si bonne mine !
– Ho ! ho ! … pas si bonne mine que vous, bien sûr, Mad… !
– J’ai de bonnes joues, n’est-ce pas ? … Je suis rondelette… grassouillette…
– Oh ! oui, oh ! oui, mademoiselle, bien sûr.
– Dites donc, monsieur Labattue, on prétend que je sens la fleur de marjolaine… Est-ce que vous trouvez que je sens la fleur de marjolaine, quand je m’approche de vous ?
– Mademoiselle !… Mademoiselle… C’est… c’est que j’ai attrapé un gros rhume qui m’empêche de sentir… et… et… mademoiselle, faut-il vous dire comment je l’ai attrapé ?
– Dites ! dites !
– Et bien, mademoiselle Gillette, c’est l’autre nuit, quand, tout endormi que j’étais,  j’entendis votre voix sous mes fenêtres ; – car il faut vous dire aussi, que votre voix me réveille, de si loin que je l’entende… – Je me levais aussitôt et vous vis passer sur le quai, au bras de Monsieur Cocquebelle. Alors, je ne fis ni une ni deux ; je descendis, quasiment tout nu, et me blottis sous l’auvent de la porte, afin que vous passiez tout près de moi, au retour de votre promenade.
– Monsieur Labattue, je ne suis pas mauvaise fille, et je veux vous embrasser pour vous dédommager du gros rhume que vous prîtes à cause de moi.
– … M’embrasser !… Vous voulez m’embrasser ! Mademoiselle Gillette ! Est-ce grand Dieu ! possible !
– Mais oui, dit-elle en l’embrassant, tiens ! si c’est possible ! tiens ! tiens ! tiens !… Eh bien ! mais je te permets de me le rendre, petit nigaud… Ah ça ! mais qu’est-ce qui le prend maintenant ? Le voilà qui flageole de ses deux jambes et qui tombe comme un paquet !… Est-ce que je t’ai fait mal ?
– Non ! Non !… mademoiselle Gillette ! Mad… mais c’est que … je vous aime trop…  je vous aime trop ! et alors, de vous embrasser, voyez-vous, ça fait… Ah ! vous ne savez pas ce que ça fait !…
– Par Notre-Dame ! fit Gillette en voyant le fils de Maître Labattue évanoui contre terre, les choses du monde sont mal faites ; car voici le garçon qui m’aime assurément le plus, et il est réduit, pour un baiser, à quelque chose de moins agissant qu’un tas de guenilles échappées, sur le chemin, de la besace d’un fripier !
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Les petits souffles qu’ont les nuits d’été faisaient virevolter les cheveux de Gillette et lui amenaient toute vive l’odeur diabolique des foins et des vergers fleuris. La lune souriait malignement au milieu de grands nuages efflanqués qui avaient l’air de se moquer à leur aise d’une pauvre fille en quête d’amour. Il lui prit envie de pleurer, tout en marchant sur le chemin solitaire ; et elle s’adressait encore au bon Dieu en lui faisant observer que ce n’était pas de sa faute, à elle, s’il lui avait répandu le feu ardent par toute l’étendue de sa peau comparable à la pelure savoureuse des pêches où l’on mord à belles dents quand la saison est venue.
Tandis qu’elle levait les yeux au ciel, en refaisant sa prière, elle buta contre une grosse pièce qu’elle prit d’abord pour un tronc d’arbre couché par terre et qui était un moine cordelier.
– Pardon ! dit-elle en enjambant la forte bedaine du frère pour s’ensauver au plus vite car elle avait les ivrognes en horreur.
Mais elle se sentit empoignée solidement par la cheville, et la secousse fut telle qu’elle tomba tout allongée contre cette outre vivante. Elle vit se relever une face rougeaude et lippue, pendant qu’une main experte lui fourrageait les flancs. Le moine bredouilla quelques mots incompréhensibles et claqua de la langue à l’aspect du morceau de roi qui lui tombait évidemment par un effet de miracle. Gillette ayant reconnu que tout effort d’échapper à cette bête était superflu, avait commencé à pousser des cris dont tout le résultat fut de réveiller plus parfaitement les esprits animaux du religieux cordelier. Finalement elle se tut, et elle recevait de lourdes caresses tout le long de son corps.
« Mon doux Jésus, dit-elle, il est donc vrai que votre dessein est d’humilier bien bassement vos pauvres créatures, car je sens que je vais éprouver tout à l’heure du plaisir entre les bras de cette brute qui est à demi ivre morte ; et je vous fais le serment que j’eusse préféré que ceci m’arriva par le fait de tout autre et notamment de Nicolas Cocquebelle, qui m’est promis pour époux, s’il eût su s’y prendre à temps.
Cependant Gillette fut interrompue par de grands gémissements que se mit soudain à pousser le moine qui invoquait à son secours toutes les divinités païennes et chrétiennes, jurant, piaffant, prenant le ciel à témoin qu’on lui avait, durant son sommeil, retiré ses privilèges naturels, coupé son gagne pain, vulgairement noué les aiguillettes.
– Aïe ! Aïe ! s’écriait-il, je sais qui m’a fait cela : c’est frère Barnabé, qui refusa tantôt de m’ouvrir la porte du couvent sous prétexte qu’il valait mieux que je fisse mes ordures au dehors qu’au dedans ; mais je le ferai envoûter savamment… Il faut vous dire, mademoiselle, ajouta-t-il en se rengorgeant, que la disgrâce qui m’arrive aujourd’hui est la première, bien que j’aie visité quatre nonnes, chacune en sa cellule, deux dames nobles, une abbesse, sans compter la servante de M. le curé de Saint-Mexme, qui me fournit le boire et le manger en récompense.
Comme il entrecoupait ses explications de hurlements lamentables, quelqu’un sortit du couvent qui se trouvait à dix pas. C’était sans doute frère Barnabé, armé d’une trique, et qui, fâché d’être interrompu dans son sommeil, cogna à tort et à travers sur le moine ivre et sur Gillette, en les couvrant d’injures, et jusqu’à temps que l’un et l’autre, demeurassent exténués par la honte et la douleur.
* * *
Les embarras de Gillette
(suite et fin)

Gillette regagna la maison de son père en se tâtant les côtes, les épaules et les flancs, ainsi que maint endroit de son joli corps où elle eût souhaité tout autre contact que celui d’un bâton de bois. Elle remercia Dieu, néanmoins, qui par le moyen de ces blessures cuisantes, avait détourné la démangeaison dont elle souffrait précédemment, et elle s’estima heureuse qu’il ne lui ait pas coupé les bras et les petits tétons, comme elle le lui avait demandé dans sa prière ; en sorte que, les ayant conservés, elle avait l’espoir de s’en servir plus tard, au moins légitimement.
Le temps qu’elle employa à panser ses horions la mena jusqu’au jour convenu pour son mariage avec Nicolas Cocquebelle. Et l’on affirme, d’ailleurs, que, du front dûment couronné de la fleur virginale jusqu’à la pointe de l’orteil de la mariée, il ne restait pas la moindre trace capable d’interrompre le ravissement de l’œil appelé à contempler cette chair exquise.
Cocquebelle, ayant profité en toute satisfaction de ce qu’il était en droit d’attendre de sa jeune épouse, ne finissait point, à ce qu’on rapporte, de se pourlécher les babines.
– Qu’est-ce que vous faites donc ? lui demanda Gillette.
– Mais, dit Cocquebelle, je me félicite de ce qu’ayant pris femme devant Dieu, je l’ai prise nette et entière comme le fruit non piqué qui tient fermement à l’arbre…
– Ha ! ha ! ha ! dit Gillette, je ne vous trouve guère avisé pour un homme qui a le pied si enfoncé dans la basoche ; car enfin, écoutez-moi, Cocquebelle : vous donnez là de la valeur à quelque chose qui n’en a plus que le fil de justice nommé « scellés » apposé à l’entrée de la cage à claire-voie d’un serin, lequel ne sait que s’y aiguiser le bec. Il y a, sous les jupes, beaucoup plus de ce fretin-là que l’on ne pense ; et je pourrais vous citer tel des mieux achalandés qui ayant été mis au marché, pesé, prisé, palpé plus que le croupion d’une oie grasse, en est revenu cependant sans acquéreur et dans la perfection de son intégrité. Au prix où sont les choses, une jeune fille a plutôt fait de vendre son âme au diable que de trouver le brave homme qui prenne en charge de l’office dont vous vous êtes acquitté. Cocquebelle, c’est moi qui vous remercie. »
René Boylesve.