Les enfants de Murat

/ Auvergne / / Folklore /

À la fin du XIXe siècle

Comme la plupart de nos vieux usages, ceux qui sont relatifs à nos Jeux enfantins paraissent devoir leur perpétuité à la tradition, car qui pourrait nous dire leur inventeur ?

Pour la jeunesse du quartier, qui, à certaines heures, venait y prendre ses ébats, la Promenade était un terreplein rectangulaire entouré de parapets et dominant tout un paysage qui n’était pas sans charme.

Au sud, les grasses prairies des Breuils que déprimait un troupeau de la belle race de Salers plus loin, les Roches de Jean-Grand moutonnées de blocs erratiques entre deux, le limpide Allagnon dont de vertes frondaisons décelaient les gracieux méandres enfin à l’horizon, ainsi que des sentinelles avancées, se dressaient Cheytannes, Laveissenet, Bedon et le Plomb.

À l’est, c’étaient les jardinets faubouriens ombragés de toutes sortes d’arbres fruitiers, parmi lesquels s’ébattaient les chardonnerets coquets.

À l’ouest, un mur mitoyen séparait la Promenade du jardin de l’École. Contre ce mur assez élevé avait crû, un ormeau séculaire où chaque printemps le pinson revenait chanter le renouveau.

Mais, en général, nos yeux enfantins portaient moins loin et se laissaient plutôt captiver par les accidents de second plan ici : c’était l’aubépine fleurie cachant le nid du verdier avec ses beaux œufs marbrés là, les prunelliers sauvages parmi lesquels sifflotaient maintes fauvettes revenues de la rive lointaine, et tout près de nous l’oisèle des prés se berçant doucement au-dessus de l’ombelle au pied de laquelle reposait le fruit de ses amours printanières.

Comme préau, avouez que ce n’était pas ordinaire, surtout lorsqu’avril l’avait constellé de mille fleurettes parmi lesquelles venaient butiner tes abeilles diligentes, alors que se reposaient en rond les jeunes écoliers, ou qu’ils folâtraient à vingt jeux divers..

Ils s’y réunissaient au nombre de vingt, trente, quarante, suivant le cas ou le jour. Les jours de vacances, par exemple, ce chiffre était toujours élevé. Alors on jouait à cache-cache, mais non sans avoir procédé au tirage pour connaître celui de la bande qui le premier serait de corvée.

Pour cela, l’on se disposait en cercle et aussitôt le plus âgé ou le plus effronté commençait une de ces rengaines si connues par tout le pays et composées de mots abracadabrants ; dont il serait bien difficile de trouver l’origine : in poun, bourdoun, lister, limer, campin, campor, ped di fida, ped di béa, bingla-nou, fora, mora, esta.

Ou bien encore :

Instintou, gourgou, bella filha, iscoundes-hous

Ces rengaines, plus ou moins assonancées, plus ou moins cadencées, et dont on retrouve les analogues dans tous les coins de la France appartiennent à Murat, presque exclusivement à la langue que certains disent « vulgaire ». Pour ce pays, nous n’en connaissons qu’une composée en Français et où se révèle de suite la couleur locale :

Petit oiseau doré, ton père et ta mère t’attendent au bout du champ, pour aller manger du lait caillé, où est-il! ? Va-t’en…

Pour le reste du jeu, inutile d’insister, chacun ayant goûté les plaisirs innocents de cet âge d’or. Lorsque la bande joyeuse était lasse de crier et de gambader, elle s’asseyait en rond sur l’herbe, et là, le plus disert narrait un conte de Perrault où souvent les traducteurs divers ont laissé quelque chose qui sent le terroir.

Par exemple, dans ce passage de Barbe Bleue, dans lequel l’Ogre Muratois, revu sans doute par nos bonnes grand-mères, s’écrie si drôlement : Co sint la força di christia (bis)…

Qu’imaginer de plus pittoresque que ce château entrevu par le petit Poucet de la cime du gros arbre où il a grimpé : Je vois un château couvert avec des crêpes et chevillé avec des saucisses : Yeu bézi in tsaster lioura ambi di crisper et tsabilha am di souchissas.

Nous voyons encore le jeune auditoire rire à gorge déployée, lorsqu’après chaque tournée de partage entre les voleurs voici ta part, voilà la tienne. Le tout petit, petit Poucet de sa stomacale retraite, s’écriait à son tour : et la mienne ? – Tu as ta part, tio la tiona ; et la miona ? Sou fajo jantillou.

Seulement, quelle compassion gagnait tes cœurs lorsqu’en fin de compte, et dans l’impossibilité de le délivrer, l’on se voyait réduit à crier au tout petit Poucet : Passa pir trapillou, passa pir trapillou !…

Mais, entre-temps, te soleil s’était couché dans les splendeurs du soir. Déjà l’étoile du Berger clignotait dans la voûte azurée où les chauves-souris, li ratatoupinadas, sorties de leur sauvage demeure, se livraient à leur tour à mille ébats folâtres.

Dès lors, défense de regarder en l’air, car les Rasis avaient des pouvoirs aveuglants.

Et de là-haut, la cloche argentine de Bredous, unissant sa voix grave à ce solennel concert de la nature, sonnait l’angélus rappelant au laboureur attardé que c’était pour lui l’heure du recueillement et du doux repos.

Pour la bande joyeuse, l’heure était autrement solennelle, disons-le, elle était presque redoutable, car pour regagner leurs pénates tous étaient obligés de repasser devant certains Judas ou quelque espiègle ne manquait jamais d’évoquer la tête du monstre redouté, hideux comme son nom, la barracaunhs et, d’arracher à ces têtes affolées d’épouvantables clameurs.

Et à deux pas de là, quelque Religieuse n’allait-elle pas se lever de son siège sépulcral, pour chasser au loin cette bande folâtre qui venait ainsi troubler le domaine de la mort.

C’est assez vous dire, cher lecteur, que généralement recherchés, les plaisirs de la Promenade n’étaient pas sans mélange et qu’ils étaient toujours suivis d’un sauve-qui-peut où l’on ne vit jamais de traînard à ramasser.

Delort