Les gaités du régiment (2/2)

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Et nous retrouvons nos gaillards alors que la jeune recrue avait affirmé qu’on reconnaissait le sous-lieutenant au fait qu’il n’avait pas de galon… Après un moment de stupeur, le caporal s’écrie :

– Ah oui… Ah ça… Mais alors, dites-moi… vous n’avez pas de galon… Vous êtes donc un sous-lieutenant…
– Ah non par exemple ! Ce n’est pas la même chose…
– Bien sûr ! Mon gaillard, va falloir que vous revoyiez les grades de près ! Sinon, vous en prendriez…
– Et quoi donc, caporal ?
– Vous en prendriez pour votre grade !…
Et le caporal se mit à rire très fort, satisfait de sa trouvaille…
-Bon… Continuons… Vous êtes à l’armée pour apprendre à vous battre et peut-être un jour, à sauver la patrie… Je vais donc mesurer le degré de votre amour de la patrie…

A ce moment, il fait semblant de chercher quelque chose dans sa poche… un instrument pour mesurer le degré de l’amour des soldats pour la patrie par exemple… C’est du moins ce qu’il veut laisser croire car notre caporal est (aussi) un petit futé… Effectivement, il y a toujours un naïf pour poser une question dans le genre de celle-ci :
– C’est un instrument de mesure… collectif… ou individuel ?
Mais d’autres peuvent demander si ce n’est pas dangereux… ou s’il s’agit d’un appareil fiable à
100 %… Mais dans ce cas précis, les poseurs de questions sont à classer parmi les « forts en thèmes »… Tout cela met notre caporal en joie… et après avoir laissé passer quelques (longues) minutes, il laisse tomber négligemment, s’adressant à celui qui avait posé la question la plus… incongrue :
– Voyons… vous… si demain on vous apprenait qu’il y avait la guerre… qu’est-ce que vous diriez ?
– Qu’est-ce que je dirais ?
– Oui… Qu’est-ce que vous diriez ?
– Oh !… ma mère !
– Mais c’est pas la question !
– Mais non… c’est la réponse !
– Mais je ne vous demande pas ça. Si demain il y avait la guerre, vous ne seriez pas transporté par un sentiment patriotique ?…
– Mais non, caporal… par le chemin de fer !
– Ou par camions… précise un autre…
Mais le caporal ne se laisse pas déstabiliser et continue :
– Vous ne seriez pas fier de penser que vous tenez dans vos mains les destinées de la France ?…
– Hou ! La ! La !… Ça aussi ?
– Comment cela… ça aussi ?…
– Mais… caporal… avec le flingot ? Je ne pourrais pas tout tenir ! Je ficherai tout par terre !
– Mais dites-moi, je vois que l’armée peut compter sur des gaillards comme vous !
– Continuons… Vous là-bas, qui essayez de vous cacher derrière votre voisin… Une supposition que vous êtes éparpillés dans la cour… et que je crie : « Formez le cercle ! »… Qu’est-ce que vous faites ?
– D’abord, caporal, je me rassemble. Je réunis les morceaux… Il n’est pas bon de rester ainsi éparpillé…
– Dites donc… vous vous foutez de moi ?
– Oh non ! Caporal ! Je ne me le permettrais pas… Nous n’avons même pas été présentés… Quand je suis réuni entièrement, je me mets immédiatement au garde-à-vous entre Ménard et Béchou… et j’attends…
– Et vous attendez quoi ?
– J’attends la suite… elle ne devrait pas tarder…
– Idiot ! La théorie dit comme ça : au commandement de « formez le cercle », chaque homme vient se mettre en rond autour de son instructeur… Et pour ce qui est de la suite que vous attendez, vous me ferez quatre jours de consigne… avec le motif : « A voulu réunir des morceaux qui étaient éparpillés dans la cour au lieu de se mettre en rond… »
Voyons… vous… Une supposition que vous êtes de garde au magasin d’habillement et que vous voyez arriver un pékin (un civil)… Qu’est-ce que vous faites ?
– Je fais feu en criant Caramba !
– Quel abruti !… Et vous Mouchebœuf ?
– Je crie « halte-là ou j’ fais feu », et j’ tire sur les ceusses qu’avancent ! Ah ben ! du reste, y a pas besoin d’crier ni d’gueuler, pisqu’y a un écriteau où qu’y a d’ marqué « défense d’entrer ! »
– Très bien Mouchebœeuf ! Voilà mes amis, un homme avec quoi t’ à la chose qui faut savoir… et qui deviendra peut-être un jour caporal-chef… et pourquoi pas maréchal des logis… Prenez exemple sur lui !
– Mais je n’veux pas vous fatiguer trop… Allez… Cela suffit pour aujourd’hui… Rompez les rangs !

Et voilà quelques joyeusetés militaires auxquelles vous échapperez… Avouez qu’il y a de quoi regretter le service militaire obligatoire ! Mais rassurez-vous… tout n’était pas aussi drôle que cela… Il y avait quand même des moments plus pénibles… surtout quand vous étiez consigné et que vos copains partaient en perm’ !…

Gérard Nédellec