Les orateurs de mon village

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Vers le milieu de l’automne dernier, un dimanche du mois de novembre, après les récoltes et les vendanges, le conseil municipal de mon village se réunit à la mairie, pour délibérer sur les affaires de la commune. Ce conseil se compose des notables de l’endroit, savoir : le chaudronnier Damido, le marchand de balais Nicolas Jacquel, les deux frères Adam et Charles Benerotte, bûcherons ; Georges Machette, épicier ; François Mathis, cultivateur, et plusieurs autres non moins versés dans la connaissance des matières administratives. Ils avaient naturellement endossé leur grand habit des dimanches, et s’étaient coiffés de leur magnifique tricorne à chenille tricolore. Damido seul portait sa petite veste de velours brun rapiécée aux coudes, sa cravate filandreuse et son chapeau de tous les jours, ayant l’habitude de prétendre que l’habit ne fait pas le moine, et qu’un homme tel que lui peut se présenter partout, sans se laver les mains ni se décrasser la tignasse. La cloche tintait encore, que tous ces braves gens étaient assis autour de la table du conseil, les uns le coude en avant, la mâchoire dans la main, les autres baîllant et murmurant :
– C’est pourtant bien drôle que notre maire arrive toujours le dernier !

Le garde champêtre Cuny se promenait de long en large dans le corridor, pour empêcher les enfants et les commères de voisinage de venir écouter à la porte, et le vieux maître d’école, Antoine Denier, secrétaire de la maison, taillait sa plume avec une attention singulière. Rien qu’à voir cette figure grave et mélancolique, les joues creuses, l’oeil terne, l’habit-veste à petits pans, râpés jusqu’à la corde, il était facile d’en conclure que la science n’a pas de nombreux partisans au Valtin, et que le pauvre homme vit là comme saint Jean le prêcheur, au désert.
Tout à coup la porte s’ouvrit, et M. le maire Jacques Romary, sa grosse figure rouge bouffie d’orgueil et sa large panse revêtue d’un magnifique gilet écarlate, entra, d’un pas solennel. Il traversa la longue salle, au milieu du silence, et s’assit dans le fauteuil en exhalant un profond soupir.

C’est un rusé compère que ce Jacques Romary, et qui possède à lui seul plus de terres labourables, de vergers et de gras pâturages que la moitié du conseil municipal. Pour vider ses coupes et transporter ses gros arbres aux scieries du Valtin, il a fait voter un chemin de voiture par le bois et des corvées en masse ; pour irriguer ses prairies, il s’est fait adjuger toutes les eaux grasses des trois fontaines et du lavoir ; pour entretenir sans frais son bétail après le labour, il a fait mettre en pâture la grande bruyère communale ; pour élever ses porcs, il a obtenu de l’administration forestière le rétablissement de la glandée, etc., etc ! Enfin sa place de maire, qui est gratuite, comme chacun sait, lui rapporte plus qu’une grosse ferme, et parfois il dit en se caressant le menton d’un air réjoui :
– Je veux le bien de la commun… J’obtiendrai le bien de la commune !…
– Hé ! lui répondit un jour le vieux Grégoire, vous l’avez déjà, puisque vous en faites ce qui vous plaît.

Bien des gens pensent de même, mais Grégoire n’ayant pas été réélu aux dernières élections, personne n’ose plus rien dire. Après avoir réfléchi quelques temps, M. le maire dit :
– Vous savez, messieurs les conseillers, que notre maître d’école reçoit cinq cents francs du gouvernement tous les ans et deux cents francs de la commune, ce qui fait sept cents francs, sans compter ce que lui rapporte sa place de sacristain. Le sous-préfet vient de m’écrire que nous pourrions bien encore y ajouter quelque chose, par exemple quarante sous pour chaque garçon et chaque fille, pendant la saison d’hiver. Si donc vous trouvez que sept cents francs ne sont pas assez…
– Pas assez !… interrompirent les conseillers en tumulte, pas assez !…

En même temps Damido se leva, et promenant autour de lui des regards étincelants :
– Oui, s’écria-t-il, je sais qu’Antoine Denier reçoit cinq cents francs du gouvernement et deux cents francs de la commune ; le percepteur Georgel, qui descend à l’auberge du Sapin, lorsqu’il vient toucher les contributions, le disait encore l’autre jour, et personne ne voulait le croire. Sept cents francs pour apprendre l’ABC à nos enfants ! Chacun trouverait que c’est assez joli, hé ! hé ! hé ! Eh bien, ne voilà-t-il pas que cet Antoine, qui devrait être bien heureux de recevoir sept cents francs pour se promener dans la salle d’école, un martinet sous le bras, tandis que nous autres nous sommes dehors, les pieds dans la neige et dans la boue, les uns à piocher, à labourer, à semer, à faucher, à récolter, les autres à scier les arbres, à fendre des tocs durs comme la pierre, à schlitter des troncs, des bûches ou des fagots…, ne voilà-t-il pas que cet Antoine Denier, qui reste assis près d’un bon fourneau quand il fait froid, et près d’une fenêtre ouverte au frais quand il fait chaud, et qui n’a d’autre peine que de crier de temps en temps : « B A BA, B E BE », ne voilà-t-il pas qu’il se plaint au sous-préfet, et qu’il réclame encore quarante sous pour chaque fille et chaque garçon, pendant la saison d’hiver !

Il se fit une grande sensation dans le conseil municipal, et le pauvre maître d’école se leva, faisant signe qu’il voulait répondre.
– Taisez-vous ! lui cria le maire avec un geste furieux, vous n’avez rien à dire ici.
– Quarante sous ! répéta Damido, en lançant au pauvre homme un regard terrible. Savez-vous monsieur Antoine Denier, ce qu’un notable comme moi est obligé de faire pour gagner quarante sous ? Il est obligé de se lever à trois heures du matin, d’atteler son âne à sa charrette, et quelquefois de se charger lui-même une hotte sur les épaules, lorsque l’âne en a trop, de descendre à Marmoutier, à Saverne, à Schirmeck, par des chemins à se casser le cou cent fois, de s’asseoir au coin d’une borne, par le vent, la pluie ou la neige, et là de fondre les cuillers, d’étamer des casseroles et de raccommoder toute la vaisselle fêlée du pays.
– Mais cela n’a pas de rapport avec la science ! s’écria Denier vraiment indigné.
– Taisez-vous ! répéta Jacques Romary pourpre de colère, taisez-vous… ou j’appelle Cuny pour vous faire sortir.
– Ensuite, reprit Damido, il est obligé de revenir, sa croûte de pain dans la poche, et encore… encore… les quarante sous ne sont pas toujours gagnés. Il a fallu se rafraîchir d’un petit verre par-ci, d’un petit verre par là, pour se remonter le coeur. Et vous croyez, monsieur Antoine, que je vais vous donner mes quarante sous ?

Il haussa les épaules et se rassit en souriant d’un air de pitié.
– Oh ! que non, monsieur Denier… oh ! que non ! vous ne les tenez pas encore !
– Et moi donc, dit Charles Benerotte, le bûcheron, qu’est-ce que je ne suis pas obligé de faire pour quarante sous ! Combien d’arbres me faut-il abatttre ? Combien ne me faut-il pas lier de fagots, schlitter de troncs et de bûches ?
– Et nous tous ! crièrent les autres. Est-ce que M Denier nous prend pour des fous ?
– Encore, dit François Mathis, si nos enfants apprenaient quelque chose !
– Bah ! je ne sais ni lire ni écrire, interrompit le grand Nicolas Jacquel, ça n’empêche pas de faire les plus beaux balais du pays.

La sueur coulait à larges gouttes sur la face pâle du pauvre maître d’école ; il regardait M. le maire d’un oeil suppliant et semblait implorer la pitié de tous ; mais, bien loin de le plaindre, les membres du conseil jouissaient de sa défaite. Georges Machette, l’épicier, se levant alors, dit en parlant du nez :
– Messieurs les conseillers, vous avez bien raison de refuser les quarante sous qu’on vous demande, car l’instruction c’est la perte des hommes ; ça les gâte… ça les détruit… ça les rend bêtes ! Vous connaissez tous mon fils Georges ; il y a six ans, c’était le plus beau garçon du Valtin, grand, fort, les cheveux crépus. Ma femme en était toute fière. J’ai eu le malheur de l’envoyer à l’école ; il n’est plus que l’ombre de lui-même ! Tous les samedis, M. Antoine Denier venait me dire : « Votre fils, monsieur Machette, vous fera beaucoup d’honneur ; il apprend tout ce qu’il veut. Il sera tout ce que vous voudrez : marchand de bois en gros, avocat, notaire ; il sera la gloire de votre famille ! » Moi, je croyais ça ; j’achetais tous les bouquins qu’il lui fallait. Georges se couchait avec ses livres ; il se levait la nuit pour les lire. Je payais encore l’huile et la chandelle ; que ne fait-on pas pour son sang ! Enfin il maigrissait à vue d’oeil. Tant mieux, disait M. Antoine, la science maigrit les hommes. Ce n’est pas comme la nourriture du corps, qui les engraisse… Regardez… moi !

Un éclat de rire retentit dans tous les coins de la salle.
– C’est faux, murmura l’instituteur, je n’ai jamais dit cela.
Georges Machette ne parut pas entendre ce démenti, et continua tranquillement :
– M. Antoine Denier voulut enseigner à mon Georges l’arithmétique, l’arpentage, l’orhographe ; c’était dans le temps de la maladie de ma femme ; j’avais des occupations par-dessus la tête, je ne pouvais surveiller mon fils. Un jour pourtant l’idée me vint de voir ce qu’il avait appris, je l’appelle : Georges, voici cent francs, va m’acheter de la farine à Saverne.
– Mais, mon père, je n’ai jamais acheté de farine.
– Comment, tu ne sais pas ce que coûte une livre de farine ? Eh bien, à ton âge je faisais déjà le commerce et je gagnais ma vie. Dorénavant, Georges, tu ne mettras plus les pieds à l’école ; je vois ce que vous apprend M. Denier, il vous apprend à rêver, au lieu de gagner votre vie honorablement. Il n’y a que les richards qui aient le moyen d’être si savants ; ils ont des cuisiniers pour connaître le prix de la viande, des boulangers pour connaître le prix du pain, et des notaires pour connaître le prix des écus !
Ce discours de l’épicier Machette eut un effet prodigieux : on vota le refus des quarante sous par acclamation. Alors Jacques Romary se leva tout souriant, il tira sa grosse montre du gousset de sa culotte et dit :
– Messieurs les conseillers, voici deux heures, il est temps d’aller aux vêpres.
Et l’on sortit gravement de la salle. Le vieux maître d’école resta le dernier, selon son habitude, pour fermer la porte.
« Pourquoi mon père ne m’a-t-il pas appris son état de bûcheron ? pensait le pauvre homme. Je gagnerais ma vie dans les bois comme tant d’autres. Au lieu d’avoir trente-six maîtres, je n’en aurais qu’un ; je ne serais pas forcé de plaire, à M. le sous-préfet, à M. l’Inspecteur, à M. le curé, à M. le maire, à tout le monde ». Il était bien triste.

Quant à notre maire Jacques Romary, seigneur et maître du Valtin, il descendait majestueusement la grande rue du village, suivi de MM. les conseillers municipaux, et se disait en lui-même :
« L’affaire est dans le sac ! Georges Machette a parlé comme un avocat. Le sous-préfet criera peut-être un peu, mais le curé sera content… Voilà le principal : ceux qui ont le curé dans leur manche n’ont rien à craindre ! »

Erckmann-CHATRIAN, Histoire d’un sous-maître, 1871

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