Les «Sixties» en Touraine : souvenirs d’un paradis perdu…

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Dans la mémoire des anciens Tourangeaux, ceux qui sont nés au lendemain de la guerre, les années Soixante, les mythiques « Sixties », restent à jamais un « Age d’or », une sorte de « Paradis perdu », englouti pour toujours dans l’Océan du Temps ! Une décennie prodigieuse qui nous semble aujourd’hui à des années-lumière de notre présent morose et désabusé !
Un vent d’optimiste soufflait alors sur la France et sur la Touraine. La jeunesse se sentait pousser des ailes…et des cheveux ! Les Américains nous promettaient la lune..et nous la donnaient ! L’impossible devenait possible ! On avait confiance dans l’avenir, dans le progrès. On croyait dur comme fer aux lendemains qui chantent et qui enchantent ! La génération issue du Baby-boom montrait son impatience et manifestait sa rage de vivre : c’était le temps des yé-yé, le temps des copains, du twist, du rock-and-roll, du houla-hoop ; le temps de l’insouciance et des rêves !

Le pays se trouvait au beau milieu des « Trente glorieuses » et l’Indre-et-Loire ne restait pas à l’écart de cette euphorie économique, au contraire. La centrale d’Avoine, dans le Chinonais, inaugurait pour la France l’ère du nucléaire. La sphère argentée de 55 m de diamètre, qui abritait le premier réacteur fonctionnant avec cette nouvelle énergie, apparaissait comme une énorme boule de cristal où des savants lisaient, pour nous, l’avenir du monde.

Le taux de croissance, élevé et régulier, assurait du travail à tout le monde. En janvier 1969, par exemple, les offres d’emplois dans le département étaient nettement supérieures aux demandes (1114 contre 875) ! Les jeunes ruraux chassés des campagnes par la mécanisation de l’agriculture trouvaient facilement à se faire embaucher en ville dans l’industrie ou dans le secteur tertiaire (services, commerces, transports…)

Des usines s’implantaient ici ou là, profitant des avantages procurés par la politique de décentralisation menée par le gouvernement. De 1959 à 1969, environ 150 entreprises nouvelles s’installèrent en Touraine, entraînant la création de 13000 emplois (les employés du secteur industriel augmentèrent de 30% entre les recensements de 1962 et 1968) .
Parmi les usines qui employaient le plus de main-d’œuvre, on trouvait la société SKF à Saint-Cyr (près d’un millier d’ouvriers en 1966), Sprague-France à Tours, les laboratoires Pfizer près d’Amboise et surtout Michelin, le géant du pneumatique, installé depuis 1961 à Joué-les-Tours qui, pour son personnel, organisait des circuits de ramassage par cars dans tout le département et même au-delà…

Cette mutation du marché de l’emploi, en faveur de l’industrie et au détriment de l’agriculture, entraînait l’accélération de l’exode rural et, parallèlement, l’accroissement rapide de la population urbaine. Chaque année, la ville de Tours devait accueillir 3500 habitants supplémentaires, une ville qui venait d’élire un nouveau maire en mars 1959, Jean Royer. Un premier magistrat bien décidé à tenir d’une main ferme la barre de la cité afin de la mener vers un destin prometteur.

A la phase de reconstruction, qui avait marqué les années 1950, succéda une frénésie de construction sans précédent, une véritable « béton-mania », qui allait bouleverser complètement l’urbanisme tourangeau. Partout de nouveaux quartiers sortaient de terre : à Febvotte, à Maryse-Bastié, à la Bergeronnerie, à Montjoyeux, au Champ de Mars… et surtout au Sanitas où allait bientôt s’élever la plus haute tour de la ville (71 mètres et 22 niveaux), un ensemble capable d’accueillir 10000 habitants.

Mais le plus grand chantier de la décennie s’ouvrit en avril 1962 : il avait pour but d’urbaniser la rive droite du Cher entre le pont de Bordeaux et le pont Saint-Sauveur, un chantier titanesque qui comprenait le remblaiement des terrains pour assurer leur mise hors d’eau, la rectification du lit du Cher et l’aménagement du lac de la Bergeronnnerie
Cette fièvre de construction qui s’empara de Tours, n’épargna pas les villes de la périphérie, que ce soit Joué, Chambray ou Saint-Pierre-des-Corps
Pour l’ensemble de l’Indre-et-Loire, on comptait 2400 logements terminés en 1963, 3200 en 1964, 4164 en 1965…5013 en 1967, etc (80% dans l’agglomération tourangelle)
La prospérité économique s’accompagnait d’une hausse générale du niveau de vie. De plus en plus de Tourangeaux découvraient le confort et les « délices » de la société de consommation. « Frigidaires » et machines à laver faisaient leur apparition dans les foyers tout comme de nouveaux appareils ménagers…

Principal changement : pendant cette « décennie fantastique » les Tourangeaux devenaient téléspectateurs et automobilistes :10000 postes de télé dès 1962 dans le département (soit un poste pour 35 habitants) et 79500 voitures en 1966 (une auto pour 5 habitants) ! Soudain, pour ces Tourangeaux-là, des barrières s’écroulaient et l’horizon s’élargissait !
En même temps, la ville de Tours connaissait un bouillonnement culturel sans précédent. Depuis 1955, la ville était devenue une des capitales françaises du « Septième art », grâce à un festival annuel de cinéma, les « Journées internationales du court-métrage ».

En mars 1962, dans le cadre de la décentralisation culturelle chère à André Malraux, un centre d’art dramatique, dirigé par Guy Suarès, était créé : « la Comédie de la Loire »
L’été suivant, au mois d’août, la ville, qui possédait depuis 1952 une chorale réputée (l’ensemble vocal Jean de Ockeghem, dirigé par Claude Panterne), inaugurait un festival international de chant choral promis à un bel avenir.

En 1964, sous l’égide du célèbre pianiste Sviatoslav Richter, la Grange de Meslay, au nord de Tours, devenait un des hauts lieux culturels du pays grâce aux « fêtes musicales de Touraine ».Lors de l’édition 1967, les spectateurs vécurent un moment d’exception lorsque le pianiste Richter et le violoniste David Oïstrakh, les deux géants de la musique russe, jouèrent ensemble pour la première fois !
En même temps, durant cette époque privilégiée, la Touraine accueillait un art nouveau, utilisant le verre et la lumière, le gemmail. Elle accueillait également, parmi ses habitants, quelques grandes figures des arts et des lettres, comme l’écrivain Jules Romains, propriétaire du domaine de Grand-Cour à Saint-Avertin ; Max Ernst installé à Huismes, Alexandre Calder à Saché ou le peintre Jean Dufy à Boussay,..

A la fin de la décennie, le souffle printanier de mai 68 amena, ici comme dans toute la France, ses bouffées d’air frais. Un air chargé de liberté, enivrant, qui fit défiler dans les rues de Tours, le lundi 13 mai, une foule immense (peut-être 10000 personnes). « C’est une remise en cause de la société actuelle », annonçait le représentant de la CFDT à l’issue de cette manifestation historique.

En effet, en cette fin des années Soixante, il fallait se rendre à l’évidence : le monde vivait un grand chambardement. Les anciennes valeurs se dévaluaient, la vieille morale se démoralisait, le sacré se désacralisait (même les prêtres jetaient leurs soutanes par-dessus les clochers!). . Dans les rues de Tours, ouvriers et étudiants, comme à Paris, cherchaient à découvrir la plage sous les pavés !

La page était tournée, définitivement tournée ! Une ère nouvelle commençait…
C’était avant la crise pétrolière, avant le chômage, avant le sida, avant le malaise des banlieues, avant internet, avant la tyrannie des téléphones portables…..Oui, c’était « avant »….
Pas étonnant donc, qu’un demi-siècle après, dans l’inconscient collectif d’une société déprimée, ces années d’exception, magnifiées par le temps, apparaissent comme de véritables années-bonheur !

De si belles années ! Une si belle époque !

Bernard Briais