Les stree ou sorcières

/ Corse / / Folklore /

Les Stree sont des espèces de sorcières qui sucent le sang des enfants. Ceux-ci meurent sans maladie apparente. Lorsqu’elles ne peuvent entrer dans un appartement par la porte ou par les fenêtres, elles se glissent dans le grenier ou dans les mansardes ; à travers les fentes du plancher, elles allongent leur langue qui devint mince comme un fil d’araignée, et c’est ainsi qu’elles sucent le sang du bébé endormi près de sa mère. D’autres fois elles prennent la forme d’un animal ; celle d’un chatest la plus ordinaire, la plupart du temps on ne les voit pas. Si l’on a soin de placer au chevet du lit une arme blanche, elles ne peuvent en approcher ; mais elles enchantent les armes à feu qui deviennent inoffensives à leur égard. Lorsqu’on frappe une stregha avec un instrument tranchant, il faut avoir soin de donner un nombre decoups impairs, elle est tuée ; mais si elle est frappée en nombrepair, elles ne ressent aucun mal. Cette croyance n’est pas toutefois absolue ; on assure que si une sorcière reçoit deux coups de poignard, elle crie : Un autre ! Si onne le lui donne pas, elle meurt.

A Carticasi, arrondissement de Corte, on avait empilé le blé le soir dans l’aire pour terminer la besogne le lendemain, et un jeune homme s’était couché auprès pour le garder, avec un petit garçon d’une dizaine d’années. Vers minuit l’enfant dit à son compagnon de se réveiller, parceque des truies étaient en train de manger le blé. Le garçon donna deux coups de couteau à l’une des truies. Celle-ci cria : Un autre ! mais il ne voulut pas la frapper. Le lendemain, en rentrant au village, il apprit qu’une jeune fille, bien portante la veille au soir, était à l’agonie. Il alla-la voir, et, restée seule avec lui, elle lui fit comprendre qu’elle mourait parcequ’il ne l’avait pas frappée d’un troisième coup de couteau.

Il y a des stree qui ont sucé le sang de leurs propres enfants, jusqu’au jour où, le poignard sur la gorge, on les a menées à l’église, où le curé les exorcise et leur fait jurer de renoncer à leurs pratiques.
Pour reconnaître les sorcières, il faut mettre dans le bénitier de l’église trois poignées de gros sel de cuisine, pendant que le prêtre célèbre la messe ; elles ne peuvent bouger de place, et sont obligées
de dire au curé qu’elles sont sorcières : alors celui-ci les délivre, après les avoir fait promettre de ne plus faire acte de streghe.

Le bateau et les sorcières. Il y avait une fois à Calvi un pêcheur qui tous les soirs avait soin de bien attacher son bateau, et il était surpris de voir que chaque matin il était obligé de l’aller chercher au large. Pour savoir quel était celui qui lui jouait ce mauvais tour, il se cacha un soir dans le fond du bateau. Vers onze heures, il vit arriver treize chattes qui se mirent à faire des conjurations pour faire marcher le bateau en disant : Vaga per una, etc., va pour un, jusqu’à treize. Voyant qu’il ne bougeait pas, elles pensèrent que l’une d’elles était enceinte à son insu, elles ordonnèrent au bateau de marcher pour quatorze.
Il alla si vite qu’en peu de temps il les mena jusqu’en Egypte ; elles sautèrent à terre, et allèrent, chacune de son côté, sucer le sang des petits Egyptiens. Le pêcheur débarqua aussi, mangea des dattes et rapporta sur le bateau de magnifiques régimes de dattes. On était au samedi. Lorsque les chattes revinrent, elles recommencèrent leurs conjurations, le bateau ne bougea que lorsqu’on lui eut ordonné de marcher pour quatorze ; avant le jour, il était devant le port de Calvi. Le lendemain le pêcheur alla à l’église, mit du sel dans le bénitier, et raconta sa traversée nocturne au recteur. Quant la messe fut finie, il y avait treize des principales dames de la ville qui ne pouvaient quitter leur place ; c’étaient elles qui avaient été en Egypte sous forme de chattes, et elles durent promettre, avant d’être délivrées, de renoncer à leurs pratiques de stree.

La stregha mariée
Lorsque Cecé Lépidi était tout jeune homme, il s’amusait à jouer du violon ; un soir qu’il était assis sur la fenêtre au rez-de-chaussée de sa maison, il vit arriver plusieurs jeunes filles habillées de blanc, qui se mirent à danser au son de son instrument. La danse finie, elles allaient s’en aller, lorsque Lépidi sauta par la fenêtre et s’em para d’une des danseuses, et l’emmena dans sa maison où elle vécut avec lui, et devint enceinte, mais ne desserrait pas les dents, et ne donnait aucun signe d’intelligence. Elle eut un garçon, auquel elle ne faisait jamais aucune caresse, Le père de l’enfant en était étonné, ainsi que la famille ; ils en parlèrent au curé qui dit au jeune homme : Lorsque l’enfant sera à téter , arrachez-le du sein de sa mère, placez-le sur une table et faites mine de le tuer avec un couteau, en disant que vous ne voulez pas de l’enfant d’une muette et d’une brute.

Le père suivit les conseils du curé ; quand la mère vit son enfant menacé, elle se précipita entre Lépidi et lui, et s’écria : — Ne touche pas à cet innocent, il ne t’a rien fait. Et elle raconta qu’elle était venu en Corse avec d’autres jeunes filles dé son pays pour faire le métier de stree. Le curé la délivra de sorcellerie, et l’on écrivit à Rome à sa famille, qui répondit que depuis tel jour la jeune fille avait disparu ; et il se maria avec elle, qui était très riche, et elle fit la fortune des Lépidi.

Julie Filippi