Les trois sapins de Thann

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Thibaut était évêque de Gubbio, cette petite ville de laquelle Saint François défendit les habitants en chassant un loup qui y sévissait.
Thibaut appréciait la fidélité et les services de son domestique. Lorsque l’hiver de sa vie fut venu, il le fit venir à lui.
Tu as toujours été un fidèle serviteur. Tu m’as servi loyalement et je veux te récompenser.
Le serviteur protesta.
Je veux te léguer mon anneau épiscopal. À ma mort, tu le retireras de mon doigt. Il t’appartiendra.
La décision et le ton déterminé de l’évêque ne souffrant aucune contradiction, le serviteur accepta ce don tout en se demandant ce qu’il pourrait bien faire de cette bague. La vendre, il n’en était pas question, la porter non plus.

Lorsque Thibaut quitta ce monde, son serviteur le pleura de longues heures dans l’ombre de la chapelle épiscopale. Le soir venu, il se souvint des instructions de son maître et entreprit de retirer l’anneau de son doigt. Il eut beau s’y reprendre à plusieurs fois, mettant toute sa force pour dégager la bague épiscopale, rien n’y fit. Il finit par prendre appui avec ses pieds contre le corps de l’évêque et tira une nouvelle fois de toutes ses forces.

Ô drame ! Il arracha le pouce avec la bague, car Thibaut portait l’anneau à ce doigt.
Le serviteur vit dans cet incident la marque de la volonté divine et conserva le pouce et la bague à l’intérieur de son bâton de pèlerin.
Originaire d’Alsace, il prit la route et marcha fort longtemps en direction de son pays natal.
Un beau soir, épuisé, il atteignit la ville de Thann, au pied du Grand Ballon. Il chercha un creux sous trois sapins au pied du château de l’Engelbourg et s’endormit sur-le-champ.

Le soleil chauffait déjà ses hardes quand il ouvrit les yeux. Il fallait se mettre de nouveau en route. Son village n’était plus très loin. Il rassembla ses bagages et voulut reprendre son bâton. À sa grande surprise, le bâton avait pris racine. Impossible de le retirer du sol. C’est alors qu’une lueur éclaira les trois sapins. Le pèlerin ne fut pas le seul a être ébloui par cette vive lumière à la cime des arbres. Le seigneur d’Engelbourg lui-même reçut cette étrange lueur en pleine face et en garda la trace brunâtre toute sa vie. Il décida, en accord avec l’ancien serviteur épiscopal, qu’une chapelle serait édifiée à cet endroit en mémoire de l’événement et de l’évêque de Gubbio.

Extrait de l’Alsace légendaire par P.J Brassac aux éditions CPE