Les vieilles chansons de Thiers qui disparaissent

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Je connais Thiers, Thiers dont l’aspect et la situation rappellent Grasse de saisissante façon ; mais là s’arrête toute ressemblance ; Grasse est presque blanche, silencieuse sous son ciel provençal, toute parfumée par son industrie et ses champs de fleurs qui dévalent jusqu’à la mer latine ; Thiers est presque noire, toute emplie du bruit des marteaux et des découpeuses mécaniques, nullement parfumée ; mais elle commence à sourire entre sa gorge sauvage et ses riants coteaux ; sa mer à elle n’est pas bleue, elle n’est pas mouvante non plus, c’est la verte Limagne, océan figé que limite l’horizon prodigieux de nos volcans ; mais du Rampart les Thiernois assistent presque chaque soir à d’inoubliables couchers de soleil.

Les beaux spectacles élèvent la pensée et font naître l’enthousiasme, ils sont une source d’inspiration et l’on s’étonne que le Thiers d’autrefois n’ait pas eu ses poètes ; bien au contraire la ville passait et passe encore pour être la plus béotienne de notre province ; au temps de ma jeunesse on raillait ses habitants dans nos montagnes de l’ouest, on leur prêtait une certaine lourdeur, une grande ignorance et toutes les naïvetés.

La malignité populaire exagérait sans doute ; mais en tous cas Thiers réagit aujourd’hui et je n’en veux pour preuve que ce sourire dont je viens de parler et qui n’appartient qu’à l’intelligence.

Grasse eut Bellaud de la Bellaudière, plaisant rimeur et ancêtre des félibres provençaux, elle eut Fragonard au crayon léger, et puis les cigales y chantent ; bien différente est la chanson de Thiers.

C’est bien ce qu’a constaté M. A. Bigay dans l’avant-propos de son livre sur les Chansons de la Région de Thiers publié en 1923 chez les éditions Favyé. Pas d’élégie, pas de rêverie, pas d’amour pur ; de la malice certes, mais du réalisme surtout et aucune émotion devant la splendide nature, devant la féerie des couchants.

Pourtant nous devons savoir gré à M. Bigay du travail très intéressant qu’il nous a donné là, puisqu’hélas ! Nos vieilles chansons disparaissent, dédaignées par la jeunesse qui les remplace par des vilénies. Ah ! Certes, s’il en est dans son recueil d’un matérialisme profond, les vieux Thiernois, leurs auteurs, ont des frères à Paris ! Mais il en est aussi de charmantes, comme « Le Vi » que M. Bigay fait valoir superbement et chante avec un entrain endiablé.

Nous voyons qu’en Auvergne on ne chantait pas que des Noëls et des bourrées et nous savons qu’en d’autres coins de notre province il existe encore de bien belles romances, de gracieuses chansons. Où sont les folkloristes qui les recueilleront ? Quel est l’homme de cœur et de goût qui, à l’exemple de M. Bigay, nous les fera connaître en les sauvant de l’éternel oubli ?

B. VIDAL