Ils ont lu, ils ont aime…

/ Chroniques littéraires /

Le petit Meaulnes par Jean-Claude Ponçon.

Il est des trésors sur lesquels veille tout individu, normalement humain, dès lors qu’il accède à la raison de l’âge – sinon à l’âge de raison. Ces trésors fabuleux, ce sont les petits riens du temps enfui. Au milieu de telles richesses rutilent les souvenirs souvent idéalisés de l’enfance et de l’adolescence.

Elles furent douces amères, ces années perdues, mais l’éloignement s’est chargé de les embellir. Les déconvenues se sont transformées en précieuses leçons nécessaires à l’apprentissage de la vie. On a mis son mouchoir sur les déceptions, on a fini par en sourire, de sorte que les désenchantements, vite enjolivés, ont fourni un pactole de bonheurs inestimables, quasi initiatiques.

L’inspiration de Jean-Claude Ponçon se nourrit de ce tendre passé.

Ce fut naguère le temps des secrets de La braconne, suivi du temps des amours et des Examens de passage. Dans ces deux livres, le truculent Jean-Claude prenait un plaisir évident à nous raconter ses fredaines de garnement, ses émotions de béjaune. En filigrane du troisième volet, Le petit Meaulnes, il nous confie ses émois de jeune homme.

Depuis que l’oncle Arthur est parti colleter le garenne aux pays des chasses éternelles, l’eau a coulé sous les ponceaux et les ponçons du Loir. Jean, le traîne-carnier, avide de tout ce qui était interdit, a grandi entre le cousin René et la Denise. Il est devenu un fringant lycéen, un brin romantique, écartelé entre son patelin et la grande ville.

Et il s’entête à caresser un rêve, le Jeannot : celui de découvrir, dans quelque bois du Dunois, une bâtisse comparable à un château de Sologne. Car Jean voudrait emboîter le pas, de loin, au fameux Augustin, le héros d’Alain-Fournier ! On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.

Las, notre songe-creux comprendra vite que les épisodes du réel ne correspondent guère aux chapitres d’un roman. Après de folles espérances et de cuisants désagréments, l’amoureux en herbe se résoudra enfin à s’approcher du chemin des adultes.

L’ouvrage de Jean-Claude Ponçon est épatant.

Le ton se fait enjoué, nostalgique sans pleurnicherie. Les images glanées dans le paysage sont comme des touches légères posées sur un tableau figuratif : elles s’imprègnent d’une délicate poésie, contrastant avec la verdeur des scènes plus intimes. La nature reste présente de la première à la dernière page, immuable, en dépit des mutations radicales qui secouent le village. L’après-guerre cède aux « trente glorieuses » et à leurs promesses de sacro-saint progrès…

Les auteurs à succès, de nos jours, se singularisent davantage par l’esbroufe médiatique (il faut faire le buzz, comme ils disent) que par le talent. On peut le regretter. Si la mode des grands écrivains n’était pas révolue, Jean-Claude Ponçon, avec un tel roman, y occuperait une place de choix.

Gérard Boutet