Papillon rouge

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Une drôle d’histoire clermontoise

Lesté de son café au lait crémeux et de ses rôties beurrées, M. Laviolette son gros buste enfoncé dans son fauteuil, ses jambes courtes allongées vers son radiateur, tend le bras vers ses journaux, second régal de ses matinées Voici d’abord le circonspect Informateur Clermontois qui ne distribue jamais que des blâmes édulcorés ou des éloges mitigés ; et voici la couverture vert pomme du Terroir refleuri, revue régionaliste, rédigée, sous divers pseudonymes, par un seul rédacteur. Ah ! Ah ! Cet exalté de camarade Brisefer a, de nouveau, éructé dans le Rénovateur Social, une de ces divagations qu’il s’empresse, les estimant remarquables, d’envoyer à ses anciens condisciples. Hein ? Qu’est ceci ? Le coup d’œil voltigeant de M. Laviolelte se change en un regard fixe, exorbité. Là, sur ce journal fasciste, au-dessus du nom et de l’adresse, est collé lui papillon rouge, chargé – c’est le mot – d’une mention effarante. Et, fasciné comme un oiseau à la vue d’un serpent, l’ex-receveur de l’enregistrement lit et relit ces mots :

À tuer :

Monsieur Ernest Lavilette
9, rue de l’Horloge
CLERMONT

Quoi donc ? C’est lui, l’homme paisible, étranger aux luttes politiques, qui se trouve désigné à

quelque mystérieux exécuteur ? On le croit fasciste ? Mais il n’est même pas abonné à ce journal ! Certes, les quotidiens ne cessent d’enregistrer des histoires de complots, de disparitions. de meurtres impunis, des rumeurs révolutionnaires.

Mais tout danger qui ne nous menace pas personnellement nous semble lointain, presque imaginaire. Les crimes politiques, pour un retraité, ce n’est qu’une œuvre dramatique un peu plus poignante que les productions théâtrales ou cinématographiques.

Se trouver, quand on s’y attend le moins, visé directement, devenir un personnage de mélodrame réel, quel bouleversement intérieur cette évidence provoque ! Et pourquoi ce brusque plongeon dans le noir Parce que ce barbouilleur de Brisefer s’obstine – vainement – à solliciter l’admiration.

Que le diable l’emporte, celui-là ! Qu’il garde sa prose incorrecte et barbante !

Mais, Ernest, mon ami, n’as-tu jamais suscité la haine ? Imprudemment condamné, au café, tel parti, tel politicien ? La petite aisance bourgeoise ne te désigne-t-elle pas à la jalousie ? Les recherches généalogiques, tes prétentions à des alliances aristocratiques sont-elles actuellement sans danger ? Si l’on venait perquisitionner chez toi, n’y trouverait-on rien de suspect ? Voyons la liste des objets saisis chez les cagoulards : Un pistolet allemand. Justement ton filleul de guerre ce couteau catalan que l’importunité d’un camelot espagnol t’a fait rapporter de Biarritz ? Ton écritoire ? C’est une fusée d’obus ; ton porte-plume, une balle. Et, dans ce bric-à-brac que l’on conserve en souvenir des ancêtres, cette vieille lithographie représentant le comte de Chambord, ne ferait-elle pas loucher un démagogue ? C’est étrange comme, en y réfléchissant, tu découvres chez loi des choses compromettantes ! On se croit à l’abri, en règle ; et quelque dénonciation malveillante, quelque perquisition parviendrait à vous mettre en mauvaise posture !

Les pensées de M. Laviolette bifurquent alors : après tout, la menace ne témoigne-t-elle pas qu’il est quelqu’un ? Ne le fait-elle pas entrer dans l’actualité ? Si elle avait des suites, ne le mettrait-elle pas en vedette ? Non, non, pas cela. Il convient d’alerter la police. S’il s’agissait pourtant de quelque mauvaise plaisanterie ? Mais, dans la ville, des placards menaçants ont été apposés, la nuit, sur des portes, sur des autos. Les rouges et les blancs s’en attribuent réciproquement la confection. La hantise du mystère intoxique l’opinion.

Tandis que ces réflexions assiègent M. Laviolette, sa concierge, qui n’a pas manqué de lire l’étrange inscription ajoutée au Rénovateur social confie à la bonne du premier ses appréhensions et ses projets :

« À tuer ! » C’est donc quelque conspirateur ! Qui l’aurait cru, Mam’zelle Annette ? Un locataire si tranquille, si poli ! Qui sortait si rarement le soir ! Qui sait ce qu’il manigance ? Mais je vais avertir le propriétaire. Vous voyez pas, qu’on le trouve assassiné chez lui ? Ça serait du propre !

Des taches de sang et toute la boue apportée par les enquêteurs et les curieux à nettoyer et le cordon à tirer sans arrêt ! Non, merci ! Qu’il aille se faire zigouiller ailleurs !

– Et s’il avait caché des munitions dans sa cave ? II faut avertir aussi la police, Ma’me Mounichon.

Deux heures plus tard, le propriétaire, poussé par ses locataires alarmés, se rendit au commissariat pour réclamer une perquisition C’était un homme de poids : il possédait trois immeubles de quatre étages et pesait 99 kilos. M. le Commissaire promit d’opérer promptement et discrètement. Comme ce gros bourgeois allait se retirer, M. Laviolette s’insinua dans la pièce, avec la circonspection d’un agent secret, pour déposer une plainte contre X. Il soumit à la sagacité du commissaire le document fatal. Le déchiffreur d’énigmes judiciaires étudia deux minutes cette pièce à conviction.

« Il ne s’agit nullement d’une plaisanterie, dit-il au plaignant dont la mine, déjà troublée, se rembrunit. C’est dans le wagon postal qu’en cours de route les employés des P. T. T. collent ces étiquettes.

Votre exemplaire s’est trouvé le premier d’un paquet. Le postier qui a griffonné ceci a omis un point et mal formé ses r. Il ne faut pas lire : « A tuer », mais : « A trier » !

M. GENÈS

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