Paroles de gardes

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Imaginez-vous un jour de marché à Salbris, à Aubigny, à Lamotte Beuvron ou à la Ferté-Saint-Aubin vers 1960. Il y a beaucoup de monde comme d’habitude mais avez-vous remarqué tous ces hommes coiffés d’un képi ? Ce sont des gardes-chasse particuliers. Exceptionnellement sortis des bois pour rencontrer leurs collègues, ils se baladent en uniforme. À cette époque, les « gardes » étaient plus de 2 000 en Sologne. Aujourd’hui, ils sont une poignée. La profession a connu des heures de gloire mais l’avenir demeure très incertain. De nombreux gardes particuliers, en retraite ou encore en activité, encensent les décennies d’après-guerre.

CLAUDE BODIN:
un fin limier en contre-braconnage

Claude Bodin, garde à la retraite depuis 1990, se rappelle « l’époque de la belle chasse, des battues traditionnelles où le gibier naturel était roi». Le métier de garde, des années 50 à aujourd’hui, a changé : «On exigeait d’un garde, avant de l’engager, qu’il soit bon éleveur, excellent piégeur et fin limier en contre-braconnage. Aujourd’hui, on exige qu’il sache labourer, élever du faisan sans tenir compte du naturel et, pour le braconnage, il est supplanté par les fédérations. C’était en fonction de votre capacité à tenir le gibier naturel sur la chasse que se faisait votre valeur et votre réputation. »
La vie d’un garde-chasse était parfois bien dangereuse. Monsieur Bodin en fut l’exemple parfait. Il raconte ses divers démêlés avec des braconniers, au cours desquels, à plusieurs reprises, il faillit être tué. « Je suis un miraculé car on m’a tiré dessus plusieurs fois. À Bonny-sur-Loire, en 1985, je me suis retrouvé dans mes volières face à trois dangereux repris de justice, dont un qui avait 7 condamnations à son actif pour viol, agression de personne âgée…, J’étais armé et j’ai dû tirer des coups de fusil en l’air pour éviter d’être agressé. Ma femme, pendant ce temps-là, appelait la police. J’ai eu bien peur car ils étaient armés jusqu’aux dents. Ils avaient un pistolet et un fusil chargé dans la voiture. » Monsieur Bodin a traduit de nombreux braconniers devant le tribunal. Il a le souvenir bien particulier d’un procès à Souesmes en 1962 qui faillit lui coûter la vie. « J’avais fait un procès à celui qu’il ne fallait pas et cette personne a payé un tueur à gages pour venir m’assassiner. Seulement, le tueur m’a raté. On habitait une maison en briques à côté de la route et ils ont tiré à l’arme automatique, le soir, alors que l’on dînait. Il y avait 32 trous dans les briques de la maison. »

GILBERT GUÉNARD :
« On planquait depuis une semaine »

Gilbert Guénard, garde particulier à la retraite raconte, avec exaltation,ces traques nocturnes en forêt à pourchasser les braconniers : « J’étais camouflé à l’entrée d’un parc, dans le bois, avec un garde national. On planquait depuis une semaine. Et un jour, un type que l’on soupçonnait a pris le chemin. On l’a laissé passé. On l’a entendu tirer. Et au retour, on a barré la route avec la camionnette. Le garde national l’a obligé à ouvrir son coffre. Il y avait un lièvre et un lapin. » À propos des risques de la surveillance contre les braconniers, Gilbert Guénard explique que « certains braconniers n’étaient pas récalcitrants, mais d’autres n’hésitaient pas à tirer. ».

GILLES PAJON :
Les gardes deviennent des aménagistes,
gestionnaires de la faune

Gilles Pajon, 35 ans, garde particulier à Souesmes, demeure lui aussi optimiste. Il voit la profession avec un œil nouveau : « De plus en plus, on aura des gens spécialistes. L’école, avec les formations de B.E.P.A. cynégétique ou forestier, fait qu’on aura des jeunes très compétents pour la gestion à la fois du paysage et de l’environnement, et tout ça amènera à une gestion de la chasse. Le côté garderie, lutte contre le braconnage, tend à diminuer. On devient, en fait, des aménagistes gestionnaires de la faune. »
« À l’heure de la décentralisation et de la lutte contre la désertification des campagnes, explique le président des piégeurs, le garde-chasse, en tant qu’agent de l’environnement, a encore une place à tenir. » Ces hommes et même parfois ces femmes (Selles-Saint-Denis, commune du Loir-et-Cher, se targue de compter parmi ses habitants « une » garde-chasse) entretiennent les propriétés, cultivent les terres. Face à la disparition de l’agriculture leur action est nécessaire pour la conservation des espèces.