Petit Jean et la grenouille

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Conte populaire

Il était une fois un roi et une reine qui commençaient à se faire vieux et qui n’avaient pas d’enfants, ce qui les désolait beaucoup, car ils craignaient que leur couronne aille à des étrangers. Enfin, à force d’aller en pèlerinage, leurs voeux furent exaucés et ils eurent une jolie petite fille. Le roi aurait préféré un garçon qui eût été son successeur, mais il lui fallut bien se contenter d’une fille.

Le jour du baptême, pour donner plus de pompe à la cérémonie, le roi et la reine invitèrent les fées du voisinage. Elles vinrent au nombre de sept. Deux d’entre elles furent parrain et marraine.

Après le baptême, le roi offrit aux fées un grand repas pour lequel il avait fait fabriquer sept couverts en or, un pour chacune d’elles. Mais voilà que se présente une très vieille fée qu’on argent, ce qui ne lui fit pas plaisir.

Le moment des souhaits étant arrivé, chacune des fées invitées s’approcha du berceau pour faire un don à la jeune princesse.
La première dit :
– Je souhaite qu’elle soit la plus belle reine de toutes les reines.
La seconde :
– Je souhaite qu’elle soit la meilleure chanteuse que l’on ait jamais entendue.
La troisième :
– Je souhaite qu’elle soit la meilleure danseuse que l’on ait jamais vue.
La quatrième :
– Je souhaite qu’elle ait beaucoup d’esprit.
La cinquième :
– Je souhaite qu’elle devienne très vieille.
La sixième :
– Je souhaite qu’elle ait toujours bon coeur.
La septième :
– Je souhaite qu’elle jouisse durant toute sa vie d’une
bonne santé.

Il ne restait plus que la vieille fée arrivée la dernière. Les autres la supplièrent de faire aussi un souhait. Elle s’approcha en branlant la tête.
– Eh bien! moi, je souhaite qu’elle devienne une grenouille et qu’elle saute dans le patouillas de la bassie1.
Aussitôt, la petite princesse se trouva changée en grenouille et sauta dans le patouillas de la bassie où elle se mit à barboter en faisant : « couaq! couaq! couaq! couaq! »
Le roi et la reine, et toutes les fées supplièrent la vieille fée de changer le don qu’elle avait fait à la pauvre petite.
– Eh bien! dit-elle, je souhaite qu’elle saute dans le plus bel étang des étangs, et qu’elle soit épousée par le plus beau des princes.
Aussitôt, la grenouille disparut, au grand chagrin de la compagnie ; et le roi, la reine et les fées se séparèrent, tous grandement attristés par la perte de la princesse.

***
Dans un royaume voisin, il y avait un roi et une reine qui étaient fort vieux et qui avaient trois fils. Le plus âgé s’appelait Petit Jean. Un jour qu’il se promenait dans les prairies de son père, il passa vers un groupe de faucheurs qui travaillaient près d’un étang. Il entendit quelque chose qui, dans l’eau, faisait : couaq ! couaq ! couaq ! couaq !
– Dites-moi donc, mes braves gens, demanda-t-il aux faucheurs, qu’est-ce que j’entends dans cet étang?
– Oh! notre prince, c’est une grenouille, répondirent les faucheurs.
– Eh bien! dit-il en se tournant vers l’étang :

Grenouille du grenouillas,
Saute entre mes épaules
Et ma femme tu seras.

La grenouille aussitôt sauta derrière les épaules du prince qui l’emporta dans sa chambre. Il la mit au coin du feu dans une écuelle pleine d’eau et il avait bien soin de changer l’eau tous les jours. Et, en regardant sa grenouille,
il se disait :
– J’ai choisi là une belle femme qui ne fera pas d’envieux et que personne ne cherchera à me disputer. Le roi son père, se faisant vieux, songeait à céder la couronne à l’un de ses fils. Mais, ne voulant marquer de préférence pour aucun d’eux, il les fit venir un jour tous les trois et leur dit :
– Mes enfants, je me fais vieux et je ne sais auquel de vous donner la couronne, car je vous aime également tous les trois. J’ai donc décidé que celui qui m’apportera une pièce de toile faisant sept fois le tour de mon château recevra ma couronne. Munissez-vous de tout ce qu’il vous faut et mettez-vous en quête.
Les trois princes partirent chacun de leur côté. Petit Jean, qui n’était pas ambitieux, s’en revint chez lui, se disant :
– Je ne veux même pas me donner la peine de chercher. Que mes frères obtiennent la couronne, cela m’est bien égal. Cependant, assis près de la cheminée, la tête entre les mains, il réfléchissait et se disait que c’était tout de même lui, l’aîné, qui aurait dû succéder à son père.

Tout à coup, sa grenouille, qui le voyait songeur, leva la tête et dit :
– Qu’as-tu donc, Petit Jean mon ami, qu’as-tu donc ? Petit Jean se redressa, bien surpris d’entendre parler sa grenouille.
– Tiens, dit-il, je ne savais pas que les grenouilles parlaient. J’en suis charmé, cela me fera une distraction de plus.
Et · toujours la grenouille répétait ·:
– Qu’as-tu donc, Petit Jean mon ami, qu’as-tu donc ?
– Quand bien même je te le dirais, tu n’y pourrais toujours rien.
– Cela dépend, Petit Jean mon ami, cela dépend.
– Eh bien sache donc que mon père veut céder sa couronne à celui de nous trois qui rapportera une pièce de toile faisant sept fois le tour de son château.
– Eh bien! Petit Jean mon ami, nous allons essayer. Attends-moi, je reviens dans un petit moment.

La grenouille sauta de son écuelle et s’en alla sautant :
proust ! proust ! proust ! proust !
Petit Jean se dit en la voyant partir :
– Où diable va-t-elle donc? Se faire écraser, bien sur.
Mais bah! ce sera une petite perte. J’aurais pourtant aimé la conserver, car elle me tenait bien compagnie.

Cependant, la grenouille arrivait chez sa marraine, qui demeurait non loin de la maison du prince.
En entrant, elle dit d’une petite voix flûtée
– Bonjour, ma marraine!
– Bonjour, ma filleule! Qu’est-ce qui t’amène ici?
– Eh bien! marraine, je vais vous le dire. Figurez-vous que le père de mon mari a promis la couronne à celui de ses enfants qui lui rapportera une pièce de toile faisant sept
fois le tour de son château.
– Eh bien! ma filleule, je vais te donner une boîte en argent, et tu diras à ton mari de la porter à son père et de le prier de l’ouvrir.
– Merci, ma marraine, je cours bien vite porter cette boîte à mon mari.

La grenouille revint vers son mari et lui dit :
– Tiens, Petit Jean mon ami, prends cette boîte, porte-la à ton père et prie le de l’ouvrir.
– Que veux-tu que mon père fasse de ta boîte en argent?
Il en a des milliers de pareilles.
– Cela ne fait rien, Petit Jean mon ami, cela !ne fait rien. Porte-la toujours et ne désespère pas.
– Ho! dit Petit Jean, comme je tiens peu à la couronne,je vais toujours la lui porter.

Lorsque Petit Jean arriva chez son père, il y trouva ses deux frères qui l’avaient devancé. On n’attendait plus que lui pour mesurer les toiles. En le voyant entrer, son père lui dit :
– Allons, Petit Jean, nous t’attendons. Mais où est donc ta pièce de toile ?
– Ho! mon père, moi, je l’apporte dans ma poche.
Tout Je monde pensait qu’il plaisantait et on crut qu’il l’avait laissée dans la cour. Ses frères y descendirent avec les leurs.
– Allons, dit le roi, nous allons commencer par toi, Petit Jean, puisque tu es le plus âgé.
– Pardon, mon père, je préfère que mes frères soient les premiers.

Alors, le plus jeune commença en déroulant une très belle pièce. On la mesura, elle ne faisait que deux fois le tour du château, et encore, c’était « bien jeune » (bien juste). On mesura celle du second, elle en faisait trois fois le tour.
Alors, le père revint à Petit Jean :
– Mais je ne vois pas ta toile.
– Je vous ai dit, mon père, qu’elle était dans ma poche, dit Petit Jean en lui présentant la boîte en argent.
Le roi la regarda avec étonnement.
– Que veux-tu que je fasse de cette boîte ? Tu sais bien que les pareilles ne me manquent pas ici ?
– Cela ne fait rien, mon père, ouvrez toujours.
– Au fait, dit le roi, voyons un peu ce qu’il y a dans cette boîte.

Il souleva le couvercle et trouva un oeuf ; il ouvrit l’oeuf et y trouva une noix ; il ouvrit la noix et y trouva un petit rouleau de toile. Il saisit et tira la toile qui, à mesure qu’elle sortait, s’élargissait et s’allongeait, et il déroula une pièce telle qu’il n’y en eut jamais de plus belle au monde. On la mesura ; et après qu’elle eut fait sept fois le tour du château, elle en aurait bien fait sept autres tours encore.

Alors, le roi se tourna vers ses fils et leur dit :
– Vous voyez, mes enfants, que c’est Petit Jean qui a gagné. Mais j’attends encore autre chose de vous : c’est celui qui me rapportera l’oiseau le plus beau qui aura ma couronne.
Les trois fils se mirent en route, mais Petit Jean ne dépassa pas sa maison.
– Je me croyais débarrassé, se disait-il, mais je vois bien qu’il n’en est rien. Du diable si je me dérange : je ne tiens pas à la couronne.
Rentré chez lui, il se remit au coin du feu, où il resta encore tout pensif, car, au fond, il tenait bien plus à être roi qu’il ne le disait.
La grenouille lui demanda :
– Qu’as-tu donc. Petit Jean mon ami, qu’as-tu donc?
– Ah! ce que j’ai!… C’est que je pensais bien avoir gagné la couronne et ce n’est pas vrai. Mon père la promet maintenant à celui de nous trois qui lui rapportera l’oiseau le plus beau.
– Eh bien! Petit Jean mon ami, nous allons essayer. Attends-moi.
Et la grenouille partit en sautant : proust ! proust ! proust ! proust !
Elle arriva chez sa marraine.
– Bonjour, ma marraine.
– Bonjour, ma filleule. Qu’est-ce qui t’amène encore ici?
– Eh bien, ma marraine, le père de mon mari promet maintenant la couronne à celui de ses trois fils qui lui rapportera l’oiseau le plus beau.
– Tiens, ma filleule, dit la marraine en lui offrant une boîte, ton mari dira à son père qu’il n’a que des boîtes d’argent à lui donner, mais que son père prenne la peine d’ouvrir celle-ci et il verra.

La grenouille prit la boîte et remercia sa marraine.
– Je le dirai à mon mari.
Et proust ! proust ! proust ! proust ! la grenouille revint chez elle.
Elle dit à son mari :
– Tiens, Petit Jean mon ami, porte cette petite boîte d’argent à ton père. Tu lui diras que tu n’as que des boîtes d’argent à lui donner, mais qu’il prenne la peine d’ouvrir celle-ci et il verra.
Petit Jean prit la boîte et retourna retrouva ses frères. Après avoir examiné les oiseaux de ses deux autres fils, qui étaient très beaux, le roi se tourna vers Petit Jean :
– A ton tour. Petit Jean, où donc est ton oiseau?
– Mon père, dit Petit Jean, lui présentant la boîte, je n’ai que des boîtes d’argent à vous offrir, mais prenez la peine d’ouvrir celle-ci et vous verrez.
Le roi ouvrit la boîte et y trouva un oeuf ; il ouvrit l’oeuf et il y trouva une noix ; il ouvrit la noix et il y trouva une noisette ; il ouvrit la noisette, et il en sortit un petit oiseau paré de mille couleurs qui se mit aussitôt à voltiger dans la pièce, puis alla se poser sur les épaules du roi où il fit entendre le plus joli ramage.
Alors, le roi se tourna vers ses enfants et leur dit :
– Mes chers enfants, jusqu’à présent, c’est toujours Petit Jean qui a gagné. Je n’attends plus de vous qu’un seul service : celui qui m’amènera la plus jolie femme aura cette fois ma couronne. Partez et choisissez bien.
– Ouf! se dit Petit Jean, je peux amener une grenouille, je serai bien reçu! C’est au moment où je me croyais déjà roi que j’en suis le plus loin.
Petit Jean rentra chez lui bien maussade.
La grenouille lui demanda encore :
– Qu’as-tu donc, Petit Jean mon ami, qu’as-tu donc?
Le prince lui répondit d’une voix dure :
– Tais-toi, grenouille. Je devrais t’écraser sous mon pied.
– Tu écraserais ton bonheur, Petit Jean mon ami, tu écraserais ton bonheur. Dis-moi toujours ton chagrin.
– En bien! dit Petit Jean, voilà que mon père promet maintenant la couronne à celui qui lui amènera la plus belle femme. Je peux lui amener ma grenouille : je suis bien sûr de ne pas réussir et de me faire moquer de moi.
– C’est égal, Petit Jean mon ami, attends-moi là un instant, et nous allons partir.

La grenouille se rendit au jardin. Elle cueillit une citrouille, la creusa et s’en fit une voiture. Elle prit six souris dans la souricière et les attela en manière de chevaux à la citrouille. Elle attrapa un gros rat et le mit à la place du cocher. Elle saisit un lézard pour lui servir de valet de pied. Enfin, elle captura six abeilles pour s’en faire des femmes de chambre. Quand elle eut installé tout son personnel dans la citrouille, la grenouille prit place à l’intérieur et l’attelage se mit en route.

En passant devant la maison, elle appela son mari :
– Allons, Petit Jean mon ami, suis-moi. Nous allons voir ton père.
Petit Jean était à sa fenêtre. Quand il vit l’équipage de sa grenouille déboucher du jardin, il fut pris d’un tel rire qu’il fut obligé de s’en tenir les côtes.
– Ma grenouille est bien décidée, se dit-il, mais du diable si je la suis pour qu’on se moque de moi. Au bout d’un instant, il se ravisa : il monta à cheval et il se mit en route en la suivant de loin.

Cependant, la grenouille avait pris de l’avance. Elle arriva devant la porte de sa marraine.
Là, elle fut obligée de traverser un grand patouillas, mais quand la citrouille fut arrivée au milieu, voilà qu’elle s’arrête et ne peut plus ni avancer, ni reculer. Alors, les souris
« couîlent », le gros rat gronde, le lézard siffle, les abeilles bourdonnent et la grenouille fait couaq ! couaq ! couaq ! couaq!… En entendant tout ce tintamarre, la marraine sort
t lorsqu’elle voit le triste état de sa filleule au milieu du bourbier, elle court bien vite trouver la vieille fée et lui dit :
– O ma bonne soeur! venez donc voir en quelle situation se trouve ma pauvre filleule. Changez son malheureux sort, je vous en supplie. La vieille fée arriva, toujours branlant la tête. Quand elle vit cet étrange équipage embourbé dans le patouillas, elle se mit à rire tellement qu’elle en oublia sa rancune d’autrefois
– Eh bien! je souhaite que la citrouille devienne le plus beau des carrosses ; les souris les plus beaux chevaux du monde ; le lézard et les abeilles, un valet et des femmes de chambre plus beaux qu’on n’en a jamais vus. Et je souhaite grenouille devienne la plus belle princesse qui ait jamais existé.

Aussitôt, tout fut changé conformément aux souhaits de la vieille fée. Et l’attelage repartit au galop.
A une petite côte, les chevaux ralentirent et l’ancienne grenouille, devenue belle princesse, mettait de temps en temps
la tête à la portière pour voir si elle n’apercevait pas Petit Jean
De tout loin qu’elle le vit, elle lui cria :
– Allons donc, Petit Jean mon ami, allons donc. Plus vite! Tu vois bien que je t’attends.
Petit Jean se dit en voyant cette belle princesse :
– Ah! si j’avais une pareille femme, au lieu d’avoir une grenouille, comme je serais heureux!
Et toujours la belle princesse disait :
– Allons donc. Petit Jean mon ami, allons donc ! Tu vois bien que je t’attends.
Alors, Petit Jean se dit :
– Ma foi, tant pis pour la grenouille. Je la quitte pour accompagner cette belle personne.

Et alors il piqua son cheval qui partit au galop et il arriva vers le carrosse. La belle princesse lui dit :
– Attache ton cheval derrière la voiture et viens t’asseoir près de moi. Ce que fit Petit Jean sans hésiter. Et, sur un ordre de la princesse, le carrosse repartit à fond de train et arriva sans tarder à la cour du roi. En voyant entrer ce beau carrosse tout étincelant d’or et de diamants, tout le monde se demanda quel était le grand personnage qui arrivait. Mais Petit Jean sauta de la voiture et, prenant par la main la princesse, il la conduisit à son père à qui il la présenta comme devant être sa femme. Le roi dit à ses autres fils qui, eux aussi, avaient de très belles femmes :
– Eh bien, mes enfants, vous voyez que c’est Petit Jean qui a gagné la couronne. Ses frères reconnurent Petit Jean pour leur roi et la cérémonie du mariage fut fixée au lendemain. Et la princesse dit alors :
– Eh bien! Petit Jean mon ami, tu vois que si tu avais écrasé ta grenouille, tu aurais écrasé ton bonheur.
– Est-ce bien vrai, est-ce possible, lui dit Petit Jean, que ce soit vous, si belle, qui étiez la grenouille?
– Oui, c’est moi, qui, toute petite, fus changée en grenouille, mais on m’avait prédit que j’épouserais un prince.

Le roi organisa de grandes fêtes dans tout le royaume. Au moment de la cérémonie, on vit un magnifique char de feu, conduit par six moutons, descendre dans la cour : c’était la fée marraine qui amenait le père et la mère de la princesse qu’elle fit reconnaître à leur fille. Ils s’embrassèrent tous.
La cérémonie se fit avec la plus grande pompe. Tous vécurent longtemps très heureux et, s’ils ne sont pas morts, ils vivent encore.