Rencontres avec Alain-Fournier

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En 1949, Rose Barberousse, la sœur de l’écrivain François Barberousse, elle-même auteur de romans, écrit un article dans le journal L’Echo d’Aubigny dans lequel elle raconte ses rencontres avec l’auteur du Grand-Meaulnes :

En septembre 1914, Alain-Fournier était porté disparu. Il y a de ça trente-cinq ans. Deux années plus tôt, en 1912, Alain-Fournier était dans sa famille, à La Chapelle-d’Angillon. Il venait d’écrire Le Grand Meaulnes et prenait un long repos. À cette époque, je gardais les moutons chez mon père, dans une ferme des environs. La route qui – conduit de la Chapelle à Presly coupait en deux la propriété sur toute sa longueur, de sorte que presque toutes les terres où paissaient les moutons étaient bordées par cette route au long de laquelle je passais le plus clair de mon temps.

Un garçon désœuvré qui se promène à bicyclette, une bergère sur le bord du chemin : c’est toute l’histoire de nos rencontres. J’ai revu cette année, toute blanche de soleil entre la double rangée de châtaigniers, la route par laquelle je le regardais venir, pédalant lentement, toujours attardé à « découvrir comme à coups d’ailes les lointains de la route qui s’écartent et fleurissent à votre approche… »
Je le revois, lui, mince et élégant, le visage pâle, plus pâle à cause de la courte moustache brune, avec ses mains fines et blanches sur lesquelles le hâle ne prenait pas.
Ses mains faisaient ma secrète admiration !

Il portait sur ses cheveux noirs, qu’une raie impeccable séparait, une casquette blanche à visière noire qui me paraissait bizarre et qui ressemblait à celles que portent les gens de mer. Toujours extrêmement correct, même par les grandes chaleurs, il portait col empesé et cravate. Avec son veston sombre, il avait de belles culottes blanches pour lesquelles il redoutait les taches de verdure, et pour les éviter il lui fallait rester debout, tandis que moi, vautrée sur l’herbe du talus, je lui indiquais sournoisement, pour s’asseoir, les endroits où étaient entassés les piquants des châtaignes…

Certes, avant de m’envoyer garder les moutons, mes parents m’avaient fait « grand’peur du loup » et dûment mise en garde contre les garçons qui viennent rôder autour des bergères de seize ans… Aussi, dès notre première rencontre, je n’étais pas sans méfiance à l’endroit de ce beau monsieur qui avait peut-être le dessein de se rire de moi.
Cette méfiance dura peu. Le beau monsieur, un peu fier et distant tout d’abord (dame, ce romancier me faisait bien de l’honneur), se montra vite simple et charmant. Il se plaisait à dire :
– Ce ne sont plus les rois qui vont voir les bergères, maintenant ce sont les romanciers !

Si j’étais extrêmement flattée de la fréquence de ses visites, pour rien au monde je ne l’aurais laissé paraître et je le traitais avec désinvolture, car je ne manquais pas d’assurance. Souvent même, gêné par une grande timidité, il se laissait démonter par mon ironie mordante. Il regretta vivement m’avoir confié qu’il souffrait d’une fatigue cérébrale, à la suite du gros effort fourni en écrivant son roman, tant cela devint, pour moi, prétexte à railleries.
Lui, pourtant, ne se gênait pas pour se moquer des autres, contrefaire l’accent un peu trop faubourien de tel Parisien en vacances, ou tourner en ridicule les volumineuses coiffures agrémentées de « chichis » des élégantes Chapelloises…

Un jour, il me dit que sa meilleure amie était une ancienne bergère. Ce fut ainsi qu’il me parla de Marguerite Audoux, me conta son enfance passée dans cette même Sologne à garder les moutons, et écrivant par la suite, avec ses humbles souvenirs, un si merveilleux livre qu’on le tenait pour un chef-d’œuvre. Il parlait d’elle avec une grande admiration, encore étonné qu’elle ait pu faire cette chose.
– Je lui parlerai de vous, m’affirma-t-il, et elle vous enverra son livre.
Je ne croyais pas à cette promesse. Pourtant elle fut tenue. Bien longtemps après la fin des vacances, un jour de l’automne suivant, vint à mon adresse un paquet expédié par Marguerite Audoux. Il contenait Marie-Claire orné d’une belle dédicace, et je trouvai glissée entre les pages une carte d’Alain-Fournier.
Ainsi donc, un soir, dans l’étroit logement de la rue Léopold-Robert qu’a si bien décrit Georges Reyer, Marguerite Audoux et Alain Fournier ont parlé de moi et je suis sûre qu’à l’évocation de la bergère aux champs, le parfum des bruyères et des genêts a envahi la chambre, ce parfum si caractéristique que tous deux connaissaient bien et qui est la véritable odeur du pays solognot.

Paris, le 7 Août 1949
Rose Barberousse-Emonet